Centre d'écologie appliquée du Hainaut

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jeudi 15 janvier 2009

Cueillette des champignons interdite - Décembre 2008

La Forêt de Soignes compte plus de 900 espèces de champignons !
Afin de préserver cette richesse, leur cueillette est totalement interdite.

Les feuilles des arbres se parent de teintes ocre, orange et rubis; certaines, fatiguées, se sont laissées emporter par le souffle du vent et terminent leur envolée en un épais tapis coloré gommant routes et chemins : octobre et novembre ont revêtu leurs atours d'automne. Petits et grands se délectent de s'enfoncer dans bois et forêts pour y dénicher marrons, châtaignes, feuilles pour les herbiers... et champignons.

Véritable poumon vert de la capitale, la Forêt de Soignes accueille chaque année nombre de visiteurs avec "une fréquentation importante lors des beaux jours en saison automnale", indique Stéphane Vanwijnsberghe, ingénieur responsable de la sous-division Nature et Forêt au sein de Bruxelles Environnement (ex-IBGE). "Cette fréquentation s'accroît d'autant plus lorsqu'il y a des champignons, qui apparaissent surtout pendant la période automnale." Et, "plus il y a de champignons présents, plus ceux-ci risquent d'être cueillis", poursuit-il.

748 espèces rares

Si l'ancien Code forestier a toujours banni la cueillette des fleurs et des fruits des bois tels que les champignons, une certaine souplesse permettait au siècle dernier la cueillette des champignons à usage personnel. Mais, en 1998, une étude sur les champignons a révélé que la Forêt de Soignes compte pas moins de 913 espèces de champignons, dont 748 rares voire très rares. "Cette étude a aussi tiré le signal d'alarme car elle a souligné que les champignons les plus comestibles étaient en péril en raison d'une cueillette excessive", explique Stéphane Vanwijnsberghe. De fait, certaines espèces communes, comme le cèpe, étaient tout simplement devenues rares. Or, les champignons jouent un rôle crucial dans la survie des forêts. Ils permettent la décomposition de la matière organique, servent de nourriture aux animaux forestiers et renforcent la vitalité et la résistance des arbres qu'ils touchent.

"La cueillette, tant pour la consommation familiale que pour la consommation commerciale - même si cette dernière est la plus importante - met en danger la ressource même en champignons", affirme l'ingénieur. Et comme il est difficile d'établir une distinction entre ces deux types de cueillettes, en 2002, "il a été décidé unilatéralement d'interdire la cueillette de champignons dans l'ensemble des bois et forêts de la Région bruxelloise". Cette interdiction est rappelée aux promeneurs sur des affiches disposées directement dans les bois et la Forêt de Soignes. Classée en zone Natura 2000, la Forêt de Soignes jouit d'une protection stricte de sa biodiversité. Le non-respect de cette interdiction entraînera d'abord un avertissement oral. "Mais en cas de récidive, le contrevenant se verra infliger une amende allant de 62,5 à 625 euros", avertit Stéphane Vanwijnsberghe.

Enfin, "comme la nature ne s'apprend pas dans les livres", les enseignants et scientifiques peuvent demander une dérogation auprès de Bruxelles Environnement pour obtenir une autorisation de cueillette dans le cadre de leurs missions pédagogiques et scientifiques.

St. Bo.

La Libre Belgique – 7 octobre 2008


NdlR - L’interdiction de cueillir des fructifications de champignons sous prétexte de protéger l’écosystème forestier et sa biodiversité est un non-sens. La biodiversité fongique de la forêt de Soignes dépasse largement les 913 espèces signalées par l’ingénieur Stéphane Vanwijnsberghe, si l’on prend en considération les micromycètes.

Le problème de la cueillette de champignons concerne plusieurs catégories de personnes : 1° les mycologues amateurs et professionnels ; 2° les professeurs de sciences qui doivent enseigner les rudiments du règne fongique trop souvent délaissé d’ailleurs ; 3° les cercles de mycologues qui chaque année mettent sur pied une exposition de champignons dans un but éducatif et de sensibilisation du public à la protection de la nature ; 4° les promeneurs qui s’intéressent de loin ou de près à l’observation des champignons ; 5° les ramasseurs de champignons qui, dans un but commercial, récoltent des champignons en grande quantité pour les restaurants et les marchés. D’une façon générale il a été prouvé scientifiquement, par des chercheurs suédois et hollandais notamment, que la cueillette des champignons ne nuisait nullement à la survie de l’espèce considérée. Pour simplifier rappelons que, comme tous les champignons, les macromycètes sont essentiellement représentés par du mycélium qui se développe principalement dans l’horizon humifère pendant toute l’année. Dans une forêt de feuillus ou de conifères non dégradée cette biomasse de mycélium représente +/- de 1 à 3 tonnes de poids frais à l’hectare, soit 100 à 300 grammes par mètre carré. Ce mycélium est susceptible de produire, de temps à autre, quelques fructifications qui peuvent atteindre jusqu’à 10 % du poids de l’appareil mycélien. Prétendre que la cueillette des fructifications menace le mycélium équivaut à dire que la cueillette des pommes va tuer le pommier.

En réalité, ce qui menace la vie du champignon c’est le piétinement. Une étude menée par trois universités francophones sur l’état de santé de la Forêt de Soignes a démontré que 30 % des sols étaient représentés par des sols hydromorphes (sols imperméables), en raison principalement du tassement causé par la mécanisation de la gestion forestière. Plus grave, on a remarqué que lors de grandes tempêtes le déracinement des arbres avait lieu sur ce type de sol. L’étude morphologique approfondie des mycorhizes de plusieurs dizaines de chênes et de hêtres de la Forêt de Soignes a clairement confirmé un coefficient de corrélation significatif entre le bon état de santé de l’arbre et le taux de mycorhization de ses radicelles.

En conclusion, la cueillette des champignons pose de nombreux problèmes en fonction des catégories de récolteurs. Les responsables de la gestion forestière devraient en tenir compte. Mycologues, enseignants, responsables de cercles mycologiques et promeneurs respectueux de la nature et des exigences du nouveau code forestier doivent pouvoir récolter les macromycètes. Si la mycologie progresse c’est en grande partie grâce aux amateurs. Les chaires de mycologie sont pratiquement inexistantes en Europe. En ce qui concerne les récoltes à but commercial et gastronomique un permis de récolte payant pourrait être institué.

lundi 5 janvier 2009

Les noces barbares du champignon et de l'orchidée - Dr Lucien Giacomoni

Avertissement : Le texte suivant est extrait de la conférence présentée aux 25e Journées Mycologiques d’Entrevaux (31 octobre – 2 novembre 2008).

Orchidées ! Un nom magique, et quand on le prononce les yeux des gens brillent : ils imaginent tout de suite ces plantes extraordinaires, joyaux de toutes les boutiques de fleuristes, et peut-être même évoquent-ils les forêts tropicales impénétrables d’Amazonie, de Bornéo, de Nouvelle-Guinée… Mais quand on évoque les orchidées sauvages de chez nous, moins spectaculaires peut-être, mais tout aussi belles, ils sont surpris, parfois incrédules. J’avais lu dans une revue, il y a quelques années, que plus de 80% des personnes interrogées ne savaient pas que des orchidées poussaient devant leur porte. Ces fleurs sont pourtant magnifiques et nous allons pouvoir en admirer tout à l’heure quelques dizaines qui appartiennent, toutes, à la flore de notre région. Les photos sont pour la plupart issues de notre collection personnelle et quelquefois offertes par des amis, quand leur exemplaire était plus représentatif ou plus beau que le nôtre. Ce sera la récompense pour les personnes intrépides qui vont subir les tribulations inquiétantes d’un champignon sournois et d’une des plus jolies fleurs au monde.

Beaucoup de ces orchidées sont rares, menacées ou protégées, et c’est pourquoi je ne citerai jamais le lieu de la récolte, car nous avons trop souvent rencontré des cueilleurs vandales. Les membres de notre association vont certainement reconnaître la plupart des sites, mais statutairement ils sont tenus à un devoir de réserve, comme on dit aujourd’hui…

Qu’est-ce qu’une orchidée ?

C’est une monocotylédone (comme les lilacées et les graminées) avec des fleurs de type trois (3 sépales, 3 pétales et 3 étamines). Le pétale médian, plus grand et plus spectaculaire est appelé labelle, du mot latin labellum, signifiant petite langue.
Il existe trois types d’orchidées :

-des géophytes, terrestres, à tubercules ou à rhizomes (toutes nos orchidées sauvages appartiennent à ce groupe).

-des lianes, comme la vanille, qui peuvent se développer jusqu’à dix mètres et plus.

-enfin des épiphytes (qui vivent sur d’autres plantes sans les parasiter, c’est du commensalisme, c’est-à-dire une exploitation non parasitaire d’une espèce vivante par une autre espèce), et c’est le cas de beaucoup d’orchidées exotiques.

Ces plantes sont distribuées dans le monde entier et comptent 900 genres répartis en deux familles, huit sous-familles, quinze tribus et environ 30.000 espèces. Mais la classification est difficile, contestée et sans cesse modifiée – nous allons avoir l’occasion, malheureusement, d’évoquer quelques récents bouleversements dans la systématique. Avec une complication supplémentaire, rare chez les végétaux, l’hybridation - et une hybridation qui ne se contente pas d’être interspécifique (entre deux espèces d’un même genre), mais encore intergénérique (entre deux espèces de genres différents), les hybrides issus du mariage pouvant même s’acoquiner avec une espèce différente et donner ce que notre ami Jacques Guinberteau appelle un « hybride trois voies », c’est-à-dire un hybride triple. Il y a plus désespérant encore pour l’orchidophile amateur : des hybrides (donc issus de deux orchidées différentes) peuvent avoir des relations coupables avec d’autres hybrides. C’est le désespoir du déterminateur, car certains auteurs ambitieux ou vaniteux ne se privent pas de donner des noms à une infinité de plantes, dont les parents se sont vautrés dans l’adultère…

Casse-tête pour les uns, l’hybridation est une richesse très exploitée par les fleuristes qui ont pu créer de nombreux hybrides à plusieurs voies, quelquefois plus d’une dizaine d’hybridations à partir d’orchidées exotiques pour obtenir des fleurs somptueuses. Mais là, c’est un monde à part, quasiment indéfini ou tout au moins toujours en devenir. Et ce n’est pas notre sujet aujourd’hui.

La conclusion de tous ces mélanges possibles est que la frontière entre plusieurs genres est très floue, ce qui autorise certains orchidophiles quasi-professionnels à transférer de temps en temps une espèce d’un genre à un autre. Et nous n’avons pas fini, avec les recherches génétiques… La classification que je vous présente aujourd’hui n’était pas valable l’an dernier, il est fort possible qu’elle ne le soit plus le mois prochain.

On a remarqué depuis longtemps que les labelles de certaines fleurs d’orchidées surtout dans le genre Ophrys, ressemblent à des insectes et les noms communs sont là pour nous le prouver (ophrys abeille, ophrys frelon, ophrys bourdon, ophrys mouche…). On note bien cette ressemblance si l’on examine les Ophrys les plus communs : fuciflora, apifera, insectifera….

La pollinisation des orchidées du genre Ophrys est presque toujours réalisée par des insectes, des mâles un peu stupides (comme d’habitude) qui confondent le labelle avec une femelle un peu facile (comme d’habitude) et s’accouplent énergiquement. Il faut dire qu’il y a tout pour plaire aux étalons : la couleur, les courbes voluptueuses, et même les poils (hum !). On ne sait pas s’ils y trouvent du plaisir, mais en tous cas ces insectes infatigables emportent le pollen qu’ils vont distribuer un peu plus loin à une autre orchidée qui ne dit jamais non. On appelle ce genre de coïtus interruptus d’un terme technique sans équivoque : une pseudo-copulation.

Certaines orchidées ne font pas de détail : elles acceptent tous les insectes ; d’autres sont très exigeantes, selon la forme du labelle, et un seul insecte est le fécondateur privilégié, par exemple une abeille sur Ophrys apifera (l’ophrys abeille) – ce qui veut dire que les abeilles étant en train de disparaître, cette orchidée est menacée. Autre exemple : certaines fleurs ne peuvent être fécondées que par un papillon dont la trompe est assez longue pour aller chercher le pollen et le porter ailleurs.
Mais toutes les orchidées n’ont pas de labelle poilu et sexy comme les ophrys, alors elles proposent du nectar aux insectes gourmands pour leur petit déjeuner : mâles et femelles viennent s’empiffrer et sans doute en profiter pour faire plus ample connaissance, ainsi le pollen voyage et la fécondation atteint les 100% chez les orchidées (pour les insectes visiteurs, on n’a pas de statistique…).
Il y a aussi celles, comme Cypripedium calceolus, le sabot de Vénus, qui distillent des phéromones sexuelles, des substances chimiques à odeur de femelle qui attirent inexorablement le mâle vers le piège à pollen, un peu comme le Chanel 5 et autres parfums envoûtants des dames aspirent les messieurs vers leur fatal destin.
Il existe même parfois une auto-fécondation quasiment incestueuse lorsque le pollen passe directement de l’anthère, la partie terminale mâle fertile de l’étamine, au stigmate, la partie terminale femelle du gynécée, de la même fleur. C’est fréquent par exemple chez Limodorum abortivum qui pratique une auto-fécondation sans même que la fleur s’épanouisse (on appelle ça la cleistogamie).

Quelle que soit la méthode, la fleur fécondée va donner des fruits qui sont des capsules et chaque capsule contient de plusieurs centaines de milliers à plusieurs millions de graines, c’est dire si elles sont petites et facilement emportées par le vent. Petites, mais généralement pas viables, car elles ne contiennent pas d’embryon. Et c’est là, avant même la naissance de la plante, que commence la relation intime du champignon et de l’orchidée.

Les quelques schémas techniques que nous présenterons vont aider à mieux suivre, je l’espère, les explications sommaires, mais nécessaires. Ces icônes sont extraites de la « Bible » en la matière, c’est-à-dire du remarquable ouvrage édité par la Société Française d’Orchidophilie, le plus complet sans doute bien que certains botanistes lui reprochent d’être à l’avant-garde de ce qu’ils appellent dans leur jargon la « machine à laver la vaisselle », c’est-à-dire l’introduction d’une édition à l’autre de changements de noms parfois discutables (en tous cas discutés !) et des balancements d’espèces d’un genre à un autre pour des raisons pas toujours évidentes pour le commun des mortels : migraine garantie… Mais nous ne prendrons pas partie dans ces discussions de bénédictins.

L’idylle orageuse de la plante et du champignon commence par la graine, ce qui fait l’originalité (une de plus) des orchidées. Cette graine est microscopique, légère, voyageuse mais rachitique : elle ne contient pas d’embryon, nous l’avons dit, et seulement un simple amas de cellules indifférenciées, et elle est presque dépourvue de réserves. Seule la colonisation par un champignon permet la germination de la graine en apportant les nutriments nécessaires. Cette découverte fondamentale date de la fin du 19e siècle (donc les plus vieux d’entre vous devraient le savoir) et elle est due à un chercheur français, Noël Bernard, qui a mis en évidence le mycélium dans les graines en germination ; il a même pu isoler le champignon et le réinoculer.

Les fragiles embryons des orchidées, mal protégés par un tégument ridicule, nus et sans défense, sont la proie de microorganismes de toutes sortes. Leurs survivants, extrêmement rares, sont ceux qui ont la chance de rencontrer un champignon vis-à-vis duquel ils sont spécifiquement immunisés, et ils tentent alors de limiter l’envahissement en phagocytant le mycélium. Les recherches, qui progressent à grands pas avec les moyens de la science moderne (ADN, chimie moléculaire), nous ont permis de constater comment le champignon pénètre dans la graine et comment il va se comporter. Je vais utiliser là un vocabulaire anthropocentrique pour mieux me faire comprendre. Il ne s’agit pas de n’importe quel champignon, mais de l’élu, du partenaire officiel de cette orchidée-là depuis des millénaires. Ayant reconnu sa graine favorite, indifférent aux autres, il pénètre par le suspenseur qui attache la graine à la capsule et atteint les cellules indifférenciées. S’il est rejeté, la graine n’a pas compris la gravité de la situation, elle est morte ; s’il se comporte en parasite trop exigeant, c’est lui qui n’a pas compris, il détruit la graine, elle est morte et il ne tire aucun profit ; enfin, dans le cas le plus favorable, il se produit un accord tacite, un gentleman’s agreement, (on appelle ça la mycotrophie) et le champignon colonise la graine progressivement en formant des pelotons intracellulaires.
Il stimule la croissance et l’embryon se développe alors, formant un massif cellulaire plus gros, hérissé de poils, appelé protocorme dans lequel le champignon continue à développer ses pelotons.

Le protocorme devient progressivement (il faut parfois plusieurs années) une plantule dont les radicules sont infectées et le champignon se retrouve progressivement dans les organes souterrains de la plante adulte. On se demande avec angoisse ce que va devenir ce champignon, car nous autres mycologues, le plus souvent, nous nous moquons bien des orchidées (on ne va tout de même pas se mettre à faire de la botanique, maintenant que les champignons ont acquis leur propre règne !).
Eh bien, nous allons arriver au deuxième événement dans la vie de l’orchidée devenue adulte, un deuxième mariage entre la plante et un champignon : la symbiose mycorhizienne (comme chacun sait, la symbiose est une association étroite de deux organismes, mutuellement bénéfique, voire même comme ici indispensable à la vie ; et les mycorhizes ce sont les filaments issus du champignon qui favorisent cette symbiose).

L’orchidée peut faire confiance au champignon qui a fait germer sa graine ou le rejeter et s’associer avec un autre champignon (ce qui n’est pas très correct, mais n’étant pas orchidée – ça se verrait – nous n’avons pas le droit de juger). Selon l’importance jouée par le champignon, l’orchidée sera chlorophyllienne, comme la plupart des plantes, ou plus rarement non chlorophyllienne, comme par exemple Neotia nidus-avis, la Néotie nid d’oiseau.

En tous cas, cette symbiose entre une orchidée et un champignon va beaucoup plus loin que celle qui lie un champignon à un arbre particulier, comme on connaît beaucoup d’exemples (le sanguin, Lactarius deliciosus et le pin, par exemple). C’est une triple association qui unit l’orchidée à un arbre par l’intermédiaire du champignon, lequel va chercher de l’eau, des sels minéraux, et surtout du carbone chez l’arbre et les troque à l’orchidée contre des éléments nutritifs comme le sucre. Comme l’a si bien dit Bernard Boullard dans son excellent ouvrage Guerre et paix dans le Règne Végétal, « il y a un volé (l’arbre), un voleur (le champignon) et un receleur (l’orchidée) ». Si la symbiose habituelle entre le champignon et l’arbre de nos forêts est ectomycorhizienne (c’est-à-dire que le champignon reste à la surface des racines et les couvre d’une sorte de manchon), la relation avec la chair de l’orchidée est le plus souvent envahissante, car le champignon pénètre par effraction dans la racine (on dit qu’il est endomycorhizien).
Il forme des pelotons intraracinaires, comme il l’a fait (lui ou son confrère) dans la graine et dans le protocorme, et il envahit ensuite les organes souterrains, comme les tubercules ou les rhizomes, jamais les parties aériennes de la plante. Au niveau des racines, il est souvent ectomycorhizien. D’ailleurs, si le champignon pousse le flirt un peu trop loin, l’ingrate orchidée a les moyens de se défendre, en produisant des antibiotiques toxiques comme les phytoalexines et même des substances fongicides, par exemple l’orchinol chez les Anacamptis ou encore l’hircinol chez Himantoglossum hircinum, l’orchis bouc. Plus dramatique encore, j’allais dire scandaleux, la plupart des orchidées sont capables de digérer les champignons, quand leur présence n’est plus utile. On appelle cet acte barbare la tolypophagie, la digestion des pelotons, ce qui permet à l’orchidée, véritable mante religieuse, de s’approprier les éléments nutritifs de son compagnon de route. C’est compliqué à expliquer, parfois même à comprendre, mais aujourd’hui on peut considérer, selon le point de vue auquel on se place, que la symbiose est un leurre, un armistice passager, et que le champignon est parasite de l’orchidée, ou que l’orchidée est parasite du champignon, ou mieux encore comme l’a si bien dit Lewis que l’association est un « vrai champ de bataille » qui profite à l’un ou à l’autre selon la disponibilité des nutriments.

Ces noces barbares, c’est encore un monde sans pitié, mais on ne prendra pas parti, on retiendra surtout les incroyables relations des orchidées, d’une part avec le monde animal (ces insectes qui fécondent leurs fleurs), le monde fongique avec ces champignons qui les colonisent ou les assistent, et le monde végétal, ces arbres avec lesquels elles échangent des nutriments par l’intermédiaire des champignons. Notons en passant, et c’est une connaissance relativement récente, qu’il existe une autre symbiose capitale entre une plante et un champignon ; elle concerne les poacées ou graminées. Mais ce n’est pas notre affaire aujourd’hui…

Une question se pose maintenant : qui sont ces champignons orchidophiles?

On sait que l’identification des mycéliums est une tâche difficile, quasiment impossible ; était, plutôt, car maintenant cette tâche est rendue plus facile par l’utilisation de l’ADN. Les mycologues de grand-papa, ou les mycologues un peu périmés, comme nous, pouvaient se fonder, pour différencier les champignons dits supérieurs, les Ascomycètes des Basidiomycètes, sur une étape de la reproduction sexuée, la méiose ou réduction chromatique (c’est-à-dire le processus de dédoublement du nombre de chromosomes, lequel avait été doublé lors de la fécondation). Quant aux champignons dépourvus de phase sexuée, on les regroupait au sein des Deutéromycètes ou champignons imparfaits. On avait même créé au sein des Deutéromycètes des genres et des espèces qu’on reliait plus ou moins bien, quand on le pouvait, aux champignons sexués.
Quand Noël Bernard avait isolé et cultivé le champignon associé à l’orchidée sur laquelle il travaillait (c’était la Néotie nid d’oiseau, dont nous avons déjà parlé), il l’avait rapporté au genre Rhizoctonia, et par la suite on a attribué un peu trop vite le nom de Rhizoctonia à tous les champignons symbiotiques des orchidées (passons sous silence le nom générique d’Orchidomyces, utilisé par certains auteurs, et qui n’avait aucune signification systématique).

Ces dernières années, grâce à des études basées sur l’ADN et la biologie moléculaire, le genre Rhizoctonia a éclaté et les chercheurs ont établi de nombreuses correspondances avec des Basidiomycètes et des Ascomycètes, ce qui nous permet d’affirmer que beaucoup d’ouvrages, même récents, qui se contentent de mettre en cause des Rhizoctonia sans plus de précisions sont singulièrement dépassés, car Rhizoctonia est un genre polyphylétique d’hétérobasidiomycètes, je le dis comme je le pense, dont certaines espèces appartiennent à la famille des Sébacinacées. Là où l’affaire se complique, c’est que les séquençages ADN, par exemple ceux étudiés et exposés lors des Journées Jean Sauvageon (Rencontres de Phytopathologie/Mycologie) montrent qu’une orchidée peut avoir plusieurs partenaires, et que ces hétérobasidiomycètes de la famille des Sébacinacées (Sebacina, Rhizoctonia) sont des ectomycorhiziens ignorés, ce qui suggère selon les auteurs, l’importance, voire même la plésiomorphie, de l’état mycorhizien dans l’évolution des basidiomycètes. On n’en dira pas plus !
Il n’est pas possible, ici, de rentrer dans les détails, mais je vous propose un pari et une statistique : demandez aux mycologues, même de haut rang, comme nous en voyons régulièrement lors des Journées d’Entrevaux, combien connaissent les champignons symbiotiques des orchidées, je parle des macromycètes, pas des Rhizoctonia. Vous ne serez pas déçus…Quels champignons parmi les Basiodiomycètes ? Eh bien, des gros, des bien connus, qui n’ont rien à voir avec les micromycètes longtemps incriminés : des armillaires, champignons féroces, capables de tout (l’ennemi N°1 des forestiers), mais aussi des russules, des cortinaires, des inocybes, et même des théléphores – on aura tout vu ! et bien d’autres encore. Et chez les Ascomycètes ? Beaucoup d’Hélotiales, et des Pézizales, et même les truffes (la relation symbiotique chêne-truffe-orchidée a été récemment prouvée).
Evidemment, quand on découvre ça, on en reste abasourdi… Et plus étonnant encore, là je vous livre un secret dont certains feront certainement un mauvais usage, les ramasseurs de morilles savent bien, eux, que la floraison d’orchidées printanières annonce la sortie prochaine de morilles même s’ils ignorent, comme la plupart d’entre nous, que la plante et le champignon vivent en symbiose. D’ailleurs, comme le rappelait notre distinguée administrateur (administratrice ?) Monique Correnson, bas-alpine de longue lignée, en Provence on appelle ces orchidées « fleurs de morilles ».

Voici, sommairement résumée, une partie de la vie secrète des orchidées, avec une constatation plutôt pessimiste : le béton, le goudron, l’asphalte, la pollution, les cueilleurs imbéciles ont anéanti des millions de plantes et raréfié de nombreuses espèces. Si les insectes disparaissent à cause des insecticides chimiques (merci, Monsanto !), il n’y aura plus d’orchidées ; si les champignons symbiotiques disparaissent, à cause des fongicides frénétiquement pulvérisés sur les cultures potagères, les jardins, les vergers et les prés de fauche, il n’y aura plus d’orchidées. Si l’acidité des pluies augmente et si les nitrates envahissent les prairies, il n’y aura plus d’orchidées…

Une autre pratique, venue de la nuit des temps, a failli faire disparaître, surtout au Moyen-Orient, et particulièrement en Turquie, de nombreuses orchidées sauvages des genres Orchis et Dactylorhiza, et particulièrement Orchis mascula et Dactylorhiza incarnata, qui étaient fort abondants et très prolifiques, mais qui tendent aujourd’hui à se raréfier (60 millions de tubercules sont arrachés, chaque année, des montagnes du Taurus et du mont Ararat !). C’est à partir de ces tubercules qu’on fabriquait – et qu’on fabrique encore, hélas ! - le salep, une farine comestible et stimulante qui entre dans la composition du fameux salepi dondurma (une crème glacée plus connue sous le nom de Fox Testicule Ice Cream) . L’étymologie est claire : tsalep, en arabe, ou plutôt sahlab pour les puristes, signifie testicule de renard, et tous les impuissants de la terre ont longtemps cru que ces tubercules en forme de testicules allaient leur rendre une vigueur perdue, selon la fameuse, voire même fumeuse et très ancienne théorie des signatures. C’est quoi, la théorie des signatures ? C’est une médecine qui traite en fonction d’une ressemblance de forme, de couleur ou d’odeur. Ainsi une fleur rouge soigne les maladies du sang, une fleur jaune celles de la bile et du foie, un fruit en forme de pénis comme celui du saucissonnier africain, Kigelia africana ou bien un objet rigide comme la corne de rhinocéros, par exemple, traitent les troubles de l’érection, etc.

Certains le croient encore, et nous présentons une image d’Orchis mascula extraite d’un livre consacré aux plantes aphrodisiaques (L’Herbier érotique, par Bernard Bertrand, édition Plumes de Carotte, 2005) associée au nom commun très évocateur de cette orchidée au destin tragique : satyrion, couillon de chien… Comme quoi, chez nous, c’est le testicule de chien qui présente des vertus aphrodisiaques. Mais fabriquera-t-on un jour une Dog Testicule Ice Cream ? Mesdames, surveillez votre caniche…

Fragilité, raréfaction, empoisonnement ou destruction par la main de l’homme, toutes ces raisons font que beaucoup d’espèces sont strictement protégées par la loi, sur le plan départemental, voire régional et même national.

Un scénario catastrophe que nous ne connaissons pas encore par ici, car nous sommes loin des zones agricoles, en dehors de l’ancienne vallée fertile du Var, quasiment en jachères, et sans doute aussi parce qu’il n’y a pas (ou très peu) d’impuissants pour déterrer l’orchis mâle. C’est pourquoi nous pouvons présenter quelques espèces parmi les plus belles, avant que le monde civilisé ne les fasse disparaître. J’insiste sur le fait qu’il s’agit des fleurs de notre région jusqu’à la limite des départements voisins, et plus particulièrement des espèces identifiées dans les cantons d’Entrevaux, d’Annot, de Puget-Théniers, de Saint-Auban et de Guillaumes.

L’illustration que nous avons choisie en exergue, une belle planche de Remy Souche , présente les fleurs de différentes plantes du genre Ophrys, avec leur labelle caractéristique. Il existe en France 170 espèces d’orchidées, toutes terrestres, réparties dans 28 genres, certains monospécifiques (une seule espèce par genre), d’autres pléthoriques (sans doute un peu trop) comme ce fameux genre Ophrys. Mais le nombre de genres peut varier, selon le bon vouloir des pratiquants de la méthode que nous avons citée, dite de la « machine à laver la vaisselle » : ainsi, récemment, plusieurs genres ont disparu (Barlia, Nigritella, Aceras) et beaucoup d’espèces ont changé de genre, en partie en fonction des recherches ADN, en partie peut-être en fonction des cogitations insomniaques de certains capiscols.

Chez nous, c’est-à-dire de la plaine jusqu’à la haute montagne, on peut identifier, avec beaucoup de chance, et encore plus de travail de détermination, une soixantaine d’espèces réparties dans une vingtaine de genres (à peu près les deux tiers de ceux qui sont recensés sur le territoire français). Certains genres, la plupart monospécifiques, n’existent pas près de chez nous, à ma connaissance – et ce qui me console, ne sont pas cités non plus dans la littérature spécialisée : par exemple Corallorhiza, Epipogium, Pseudorchis, Chamorchis, Herminium…

Il y a des orchidées que nous n’avons vues qu’une fois, d’autres que nous n’avons jamais rencontrées bien qu’elles soient signalées dans notre région. D’autres encore sont très abondantes, et d’autres réputées rares sont assez nombreuses quand on a eu la chance, lors d’une sortie de notre association, de tomber sur un site épargné par la main de l’homme. De manière générale, qu’elles soient rares, plus fréquentes ou pléthoriques, les orchidées sont fidèles au poste, année après année.
Il faut mettre en garde l’amateur contre l’usage des noms communs, car beaucoup d’espèces ont été et sont toujours confondues sous la même épithète : par exemple, une vingtaine d’orchidées, au moins, sont appelées Satyrions, Soupes à Vin et surtout Pentecôtes – et là, la signification est bien entendue saisonnière.

La seconde partie de la conférence est donc consacrée à la projection de quelque cent trente photos, concernant des orchidées appartenant à des genres rares, peu représentés ou monospécifiques, mais aussi des fleurs beaucoup plus communes, mais tellement belles et avec qui nous entretenons chaque année des relations privilégiées. Nous vous invitons à venir les admirer…et (bien sûr) à discuter avec plus ou moins de bonne foi sur l’exactitude, voire même la validité des déterminations. Mais pour cela il faudra participer aux 25e Journées Mycologiques d’Entrevaux !

Bulletin n° 61 - Décembre 2008

EDITORIAL

ARTICLES

Extinction de la mégafaune à la fin du quaternaire
Pierre Piérart
A propos de l’iode 131
Pierre Piérart
NOUS AVONS LU
« Les royaumes combattants » de J-F Susbielle

MYCOLOGIE
Les Noces Barbares du Champignon et de l’Orchidée
Dr Lucien Giacomoni
Première découverte de Amanita inopinata en Belgique
Pierre Piérart

ACTIVITES REALISEES EN 2008

ARTICLES PUBLIES DE 2002 A 2008

REVUE DE LA PRESSE

NUCLEAIRE
1 000 milliards de dollars pour traiter l’héritage nucléaire
Le Monde – 02/10/08
Algérie – Déchets radioactifs de la mine d’Arlit
Le quotidien d’Oran – 05/10/08
Les émissions cachées du nucléaire
Le Soir – 26/11/08
Belgique : Prolonger le nucléaire : décision fin 2009
La Libre Belgique – 05/11/08
Fleurus – Le scandale des trois « i »
Le Vif/L’Express – 05/09/08
Tchernobyl : Mort d’un dissident, Vassili Nesterenko
La Libre Belgique – 27/08/08
«Depuis Tchernobyl une population vit dans une situation mortelle»
Le Monde – 10/10/08
France : Le mystère du Tricastin
Sciences et Avenir – Septembre 08
Des déchets radioactifs à l’origine de pollutions des nappes et des sols
Le Figaro – 26/09/08
Stratégies variées face au nucléaire
Le Monde – 29/10/08

ENERGIES
La croisade de Valéry Giscard d’Estaing contre l’essor « irresponsable » de l’éolien
Le Monde – 03/10/08
Ecologie et énergie : une bataille perdue ?
Le Monde – 15/10/08
Lauvergeon : « le monde fonce vers un mix nucléaire-renouvelable »
L’Echo – 15/10/08
Des microalgues pour les biocarburants du futur
Le Monde – 23/10/08
Sortir du nucléaire ? « Impensable ! »
Le Soir – 27/10/08
La Wallonie est moins énergivore
La Libre Belgique – 13/11/08
L’observatoire de l’énergie en piste
La Libre Belgique – 26/11/08
L’éthanol sous le feu de la crise et des critiques
Le Monde – 22/11/08

RECHAUFFEMENT CLIMATIQUE
Marché des émissions de CO2 : l’Europe maintient le cap
Le Monde – 09/10/08
L’industrie aux abois
Le Soir – 03/12/08
Que se passe-t-il au pôle Nord ?
Sciences et Avenir – Octobre 08
Trou dans la couche d’ozone
Le Monde – 18/11/08
La liste des GES s’allonge
Le Soir – 06/11/08
Si le méthane remonte…
Le Vif/L’Express – 07/11/08
Les poissons migrateurs européens menacés
Le Monde – 06/11/08
Sauve qui peut…
La Libre Belgique – 12/11/08
La forêt européenne, un précieux « puits de carbone »
Le Monde – 11/11/08
Hausse des températures preuves à l’appui
Sciences et Avenir – Novembre 08
Le stockage du carbone en débat
Sciences et Avenir – Novembre 08
CO2 d’accord pour étaler l’effort
Le Soir – 02/12/08

BIODIVERSITE
Le sphénodon a le mauvais oeil
Le Soir – 18/07/08
Une « martienne » en forêt amazonienne
Le Soir – 16/09/08
16 928 espèces menacées d’extinction
Le Monde – 07/10/08
Réduire les quotas de pêche
La Libre Belgique – 12/11/08
Consensus sur un forum mondial de la biodiversité
Le Monde – 14/11/08

NATURE
Cueillette des champignons interdite
La Libre Belgique – 07/10/08
Pêche miraculeuse en Tasmanie
Le Monde – 18/10/08
La fleur la plus grande du monde éclore à Meise
La Libre Belgique – 30/07/08
Espèce en danger, le lynx ibérique réapparaît en Espagne, avec 82 naissances en 2008
Le Monde – 25/11/08

ENVIRONNEMENT
Comment l’appétit pour la viande pèse sur le climat
Le Monde – 04/10/08
Le krach du holding Terre
La Libre Belgique – 29/10/08

ALIMENTATION ET SANTE
Le retrait de l’imidaclopride « exigé » par les ONG
Le Soir – 27 et 28/09/08
L’Europe force la dose
Sciences et Avenir – Octobre 08
Réduire les pesticides, un défi pour l’agriculture
Le Monde – 28/11/08

BIOTECHNOLOGIES
Les citoyens européens ne veulent pas de produits clonés dans leur assiettes
Le Monde – 12 et 13/10/08
Les souris nourries au maïs MON 810-NK603 se reproduisent moins bien que les autres
Le Monde – 19/11/08

GESTION DE L’EAU
La mer d’Aral revient dans les steppes
Sciences et Avenir – Octobre 08
L’ONU tente de réguler la course à l’eau souterraine
Le Monde – 31/10/08

POLLUTION
Eradiquer la pollution du sol en Wallonie
Le Soir – 03/12/08

NOUVELLES BREVES

AEPGN bulletin N° 61 - Décembre 2008

Chers Lecteurs,

Non à la guerre et à ses crimes contre l’humanité, oui à la paix, au désarmement, à l’aide au développement et à la réconciliation.

Barack Obama doit mettre fin à la nouvelle guerre froide.

Le nouveau président des Etats-Unis pourra-t-il faire face à toutes les situations catastrophiques laissées par son prédécesseur ? Pour résoudre les problèmes de politique étrangère il a choisi, comme secrétaire d’Etat, Hillary Clinton, comme secrétaire à la Défense il a reconduit Robert Gates qui était déjà en charge sous G.W. Bush et enfin, comme conseiller à la Sécurité nationale, James Jones, général américain à la retraite. Barack Obama a donc respecté sa promesse électorale en constituant une équipe de démocrates et de républicains.

Le nombre de défis qui attendent le prochain gouvernement américain est énorme, parmi lesquels on peut épingler le conflit israélo-palestinien, le problème iranien, la guerre en Irak, la guerre en Afghanistan, la guerre froide avec la Russie, la reforme de la politique otanienne, la ratification du CTBT, la réintégration des Etats-Unis dans le Traité des Missiles Antibalistique (ABM), la production de matières fissiles, la militarisation de l’espace, le respect du Traité de Non Prolifération (TNP), dont la révision aura lieu en 2010 et bien d’autres qu’il serait trop long d’évoquer dans cet éditorial.

Le problème de l’Afghanistan est certainement le plus grave. Au cours du dernier sommet de l’OTAN le secrétaire général de cette organisation et les Etats-Unis ont exercé des pressions énormes sur les membres de l’Alliance pour augmenter leur participation à cette guerre. Obama lui-même s’est promis de retirer une partie des troupes engagées en Irak pour les déplacer en Afghanistan. Canadiens, Anglais et Français ont envoyé des contingents très importants. Le Président Sarkozy a donné priorité au développement de la défense européenne en partenariat avec l’OTAN ; comme son prédécesseur Chirac, qui ne l’a pas obtenu, il espère que la France pourra bénéficier d’un commandement militaire important au sein de l’Alliance. Même la Belgique, sous l’impulsion de son ministre de la Défense Pieter De Crem, y envoie des F-16 déployés à Kandahar pour des bombardements dont la population civile est souvent victime. Le ministre De Crem a déclaré récemment à la radio que la guerre en Afghanistan était une mission indispensable pour la sécurité de la planète et qu’il faisait confiance à l’OTAN qui a connu, depuis 60 ans, un succès sur toute la ligne.

Pourquoi cette sacralisation de l’Alliance atlantique ? Pourquoi les frontières de l’Union Européenne devraient-elles s’arrêter à la frontière russe, là où celles de l’OTAN se sont fixées au cours de sa progression vers l’Est ? Pourquoi l’Europe doit-elle accepter des radars antimissiles en Tchéquie et des missiles antimissiles en Pologne ? Pour nous protéger d’une attaque nucléaire de l’Iran déclarent les stratèges américains. Comment peut-on avaler une telle couleuvre ? Il est évident qu’à la première bombe atomique sur Israël ou sur un autre objectif occidental, l’Iran serait instantanément rayé de la carte par un feu nucléaire bien nourri. Pourquoi des bases militaires américaines de plus en plus nombreuses sur le territoire européen, en infraction totale avec les accords passés entre les alliés et l’Union Soviétique de Gorbatchev lors de la réunification des deux Allemagnes ? A toutes ces questions la réponse est simple : l’Union Européenne est cadenassée par la puissance militaire américaine et doit suivre fidèlement les objectifs de l’Alliance atlantique figurant dans le traité de Lisbonne que l’Irlande a eu la sagesse de refuser.

Comme le dit le général Francis Briquemont, dans un article paru dans La Libre Belgique, auquel nous vous renvoyons dans ce bulletin : n’est-il pas grand temps que les Européens se libèrent des injonctions américaines visant à faire encercler la Russie par l’OTAN et à mettre sous domination le reste de l’Asie ? Les problèmes de la défense et de la sécurité européenne surtout, ne doivent-ils pas être pris en main par les Européens ? Une armée européenne est-elle nécessaire quant on voit les difficultés à justifier son existence ? Les raisons invoquées sont extrêmement floues et ne nécessitent pas la mobilisation d’une grande armée : lutte contre la prolifération des armes nucléaires, contre le terrorisme international, contre les Etats voyous ou encore des catastrophes naturelles, des émeutes sociales, etc. L’absence de consensus dans l’Union Européenne s’explique par l’arrivée de nouveaux membres qui ont fait partie du Pacte de Varsovie, par les six membres qui ne font pas partie de l’OTAN et par la pression exercée par l’éminence grise de Washington, l’Angleterre. Si l’Union Européenne est une puissance économique plus ou moins satisfaisante, son unité monétaire n’est toujours pas réalisée. Sur le plan social, ainsi que pour le maintien des services publics, il en est de même. Enfin sa politique étrangère est pratiquement nulle vu la disparité de ses membres : deux puissances nucléaires qui refusent de désarmer, six pays neutres et enfin deux groupes d’Etats, les anciens et les nouveaux. Cela explique que l’Europe n’a aucun poids politique sur le plan international.

Tout se passe comme si l’on voulait entretenir une nouvelle guerre froide plus ou moins larvée, les dissensions sont nombreuses, que ce soit sur le plan énergétique, sur le plan de la crise financière (due à un endettement incroyable des Etats-Unis) ou sur le plan de l’aide aux pays en voie de développement. Les milliards d’euros investis dans les armements européens pourraient être considérablement allégés pour permettre, enfin, de consacrer 0,7 % du Produit Intérieur Brut à la collaboration avec les pays en voie de développement et spécialement avec l’Afrique qui sombre de plus en plus dans un chaos inacceptable. Citons, à titre d’exemple, le Nigeria un des pays les plus riches en gisements d’hydrocarbures exploités par les grandes sociétés pétrolières, mais où le peuple croupit dans une misère insoutenable. Citons encore la République Démocratique du Congo où la situation est similaire en ce qui concerne ses réserves minérales, toujours exploitées par des sociétés multinationales et où la population n’en retire aucun profit.

Cette absence de consensus européen se traduit même au niveau de la recherche scientifique, quant on lit dans la revue Nature, vol. 455 n° 7209 du 4 septembre 2008, qu’un budget de 53,2 milliards d’euros sera consacré entre 2007 et 2013 à des programmes internationaux de recherche dans lesquels la Suisse et Israël participent de plein droit mais pas la Russie !!

Aide au développement de l’Afrique et suppression de la dette du Tiers Monde, voilà un objectif primordial de l’Europe qui ne doit pas investir dans des guerres criminelles et sans issue.

Pierre Piérart.

Bulletin n° 61 - Décembre 2008

Cupidosphère ou Coprosphère ?

Nous y voilà ! Nous y sommes parvenus : tout le système de la planète est en voie de désintégration. Adieu Vladimir I.Vernadsky (Biosfera, Leningrad, 1926) pour qui la noosphère représentait une biosphère physiquement transformée et améliorée grâce à l’intelligence humaine. Adieu Pierre Teilhard de Chardin (Le Phénomène humain) qui voyait en la noosphère une évolution et un cheminement vers la spiritualité (Vernadsky et Teilhard de Chardin s’étaient d’ailleurs rencontrés, à l’époque, à la Sorbonne). Aujourd’hui la dégradation de la biosphère est quasi-totale et l’humanité prépare l’apocalypse pour ses descendants. Qu’il s’agisse, selon Paul Duvigneaud (1974) de cupidosphère, résultant des pillages exercés par la société sur les ressources naturelles ; qu’on envisage la technosphère, fruit d’une action humaine de plus en plus envahissante au mépris total du milieu ; que l’on parle de coprosphère aboutissement d’une société de consommation rejetant d’énormes quantités de déchets non recyclés qui transforment la planète en cloaque ; qu’enfin on considère la kinosphère résultat de la mobilité, de l’agitation, des concentrations humaines, de la surexploitation et de la surproduction. C’est ainsi que s’amoncellent des stocks de plusieurs millions de voitures bien trop énergétivores par suite de la mauvaise volonté de constructeurs que les stratèges de l’économie vont renflouer à coup de milliards de dollars, déterminant ainsi un affairisme qui constitue l’une des causes des déséquilibres économiques, financiers, sociaux et politiques d’une société encombrée, endettée et agitée, et totalement dépourvue de mécanismes régulateurs.

La croissance évaluée en fonction du produit national brut (PNB) est un non-sens : il mesure la production utile et inutile, le gaspillage, les profits exclusivement financiers décidés par les actionnaires, les activités et produits criminels (déforestation, politique agricole occidentale basée sur l’emploi massif d’engrais et de pesticides, sur les subsides nationaux et, last but no least, le complexe militaro-industriel). Selon Sicco Mansholt le PNB doit être remplacé par le produit national utile (PNU). A titre d’exemple, la politique agricole des Occidentaux ne permet plus le suivi des agriculteurs du Tiers-Monde. C’est ainsi que, entre 2001 et 2007, 125.000 paysans indiens se sont suicidés tant la libéralisation de l’agriculture les a appauvris (communication du secrétaire général philippin de l’Asian Peasant Coalition à l’OMC en 2007 – Jean Ziegler, La Haine de l’Occident, pp. 111 – 112, 2008).

Bravo, Monsieur Paul Magnette, ministre du climat et de l’énergie. Lors de l’émission de la RTBF de mercredi matin 26 novembre relative aux problèmes de l’énergie, vous avez eu le courage de révéler ce que les médias nous cachent depuis des années, à savoir que l’énergie nucléaire produisait du CO2 (50 % par rapport à une centrale classique au charbon ou au gaz). Cette vérité, dénoncée par plusieurs scientifiques depuis une dizaine d’années, prend en compte le cycle complet de l’uranium, c’est-à-dire la préparation du combustible, la construction des centrales, le démantèlement et l’enfouissement des déchets nucléaires. Le lendemain Le Soir (« Les émissions cachées du nucléaire ») et La Libre Belgique (« L’observatoire de l’énergie en piste »), développaient le même thème, déclarant que la production de CO2 pouvait atteindre les 2/3 des émissions des centrales gaz-vapeur ultra performantes. Grâce à Paul Magnette la désinformation entretenue par le lobby nucléaire est enfin balayée. Un lobby devenu extrêmement actif ces dernières années avec, notamment, le groupe Areva qui exploite d’énormes concessions mises à sa disposition par le Niger au détriment des Touareg (voir en Revue de Presse « L’Algérie – Déchets radioactifs de la mine d’Arlit ») qui se voient privés d’une bonne partie de leurs pâturages. Areva entretient la même stratégie au Canada, au détriment des Inuits qui, eux, se voient privés de leur toundra. D’énormes quantités de déchets nucléaires sont abandonnées aux environs des installations minières et les travailleurs, sans protection et à peine rémunérés, sont soumis à la radioactivité non seulement du radon mais encore du radium et du polonium.

Actuellement la demande d’uranium est supérieure à l’offre. C’est ainsi que, pour l’année 2007, la consommation a été de 69.000 tonnes d’uranium destinées à alimenter les +/- 450 réacteurs de la planète alors que la production annuelle d’uranium ne s’élève qu’à 41.400 tonnes. Les réserves mondiales en uranium ne suffiront à couvrir la consommation actuelle que pendant quelques décades. L’exploitation de gisements de plus en plus pauvres en uranium ne feront qu’accentuer les émissions de CO2 par l’usage de ce type d’énergie.

Chers lecteurs, vous lirez dans ce numéro un article consacré à L’extinction de la mégafaune à la fin du quaternaire ; deux notes, l’une A propos de l’iode 131 et l’autre sur la Première découverte d’Amanita inopinata en Belgique ; un excellent article du Dr Lucien Giacomoni, que nous remercions vivement, Les Noces Barbares du Champignon et de l’Orchidée, paru dans la revue de l’AEMBA (Association Entrevalaise de Mycologie et de Botanique Appliquée, Bulletin n° 49 de juillet 2008).

Nous avons cru utile de publier une liste des différents articles parus depuis 2002 dans les bulletins du C.E.A.H.. elle témoigne de l’intérêt que nous portons aux multiples aspects de la nature, de l’écologie et de la défense de l’environnement.

Quant à la Revue de Presse, elle rend compte, cette fois encore, de la multiplicité des problèmes environnementaux, avec un accent tout particulier sur les questions liées au nucléaire, aux énergies et au réchauffement climatique.

Tous nos remerciements à Bernadette Lamblin et Anne-Marie Wantiez pour avoir organisé le grand nombre d’activités et les expositions mycologiques programmées par le CEAH et à Jean et Francine Lhoëst, à Mario Lemaire, à Pierrick Bernard et à J. Degreef, pour y avoir participé activement. Nous remercions également Monsieur Degreef pour la très intéressante visite du Jardin Botanique National de Meise, dont les serres tropicales ont été récemment rénovées. Toute notre gratitude à Michel et Andrée Alsteen qui, chaque année, mettent à notre disposition leur camping d’Epinois pour l’organisation de diverses activités nature et l’exposition mycologique qui ont connu un très vif succès auprès des écoles de la région de Binche. Un grand merci aussi à Jocelyne Thomas pour son aide précieuse dans la mise en page et le toilettage des articles du bulletin.

A tous nous souhaitons une bonne lecture et une très heureuse année.

Pierre Piérart