A 69 ANS DES BOMBARDEMENTS NUCLEAIRES SUR HIROSHIMA ET NAGASAKI

A Mons, la commémoration des bombardements nucléaires américains sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945 a commencé par l’inauguration d’une stèle consacrée à Pierre Piérart, professeur à l’université de Mons, fondateur du Parc Hibakusha, décédé en 2010. Celle-ci fait face au mémorial en hommage « aux victimes de Hiroshima et Nagasaki et des essais nucléaires ».

Macha Ré-Piérart a dévoilé la stèle dans laquelle un fidèle portrait était gravé ainsi que les inscriptions : « le Parc Hibakusha a été créé par le Pr Pierre Piérart en 1989 », « Lutter contre l’armée nucléaire, c’est lutter pour la vie », « Si tu veux la paix, prépare la paix ». L’émotion de tous les participants à la cérémonie s’est muée en réflexion et en fraternité en écoutant une des chansons préférées de Pierre Piérart : « Le Déserteur » de Boris Vian, interprétée par son auteur.

Des amis et collègues du Professeur Piérart ont ensuite pris la parole, ainsi que des représentants de plusieurs associations de paix – tant flamandes que francophones - .

Devant le mémorial , un dépôt de fleurs a précédé la minute de silence à la mémoire des victimes des bombardements nucléaires de Hiroshima et Nagasaki et aussi avec une pensée pour toutes les victimes des guerres actuelles, nucléaires ou pas. Au nom de la Cnapd, Guillaume Defossé a fait le discours reproduit ci-dessous.

La conférence de l’après-midi s’est efforcée de faire un bilan de l’état du désarmement nucléaire en 2014 avec les contributions très intéressantes des trois conférenciers qui ont introduit le débat : Luc Mampaey (directeur du GRIP), Michel Wautelet (membre du CEAH), Ludo De Brabander (responsable de VREDE). Nous renvoyons à leurs textes (publiés intégralement sur ce site) afin de ne pas déformer leurs idées par un résumé trop court.

Quelques pistes de réflexion sont apparues : même si, selon certains intervenants, des progrès se sont accomplis vers un relatif désarmement nucléaire, cela ne représente pas pour autant un progrès vers la paix dans le monde ; les armes « conventionnelles » se produisent et circulent massivement et causent des désastres dans des conflits de plus en plus nombreux sur toute la planète ; des armes nucléaires, aussi miniaturisées qu’elles puissent être, sont toujours des armes de destruction massive, un missile ou une bombe nucléaire n’est jamais « une arme tactique » ; l’Otan (27 pays membres, d’Europe et d’Amérique du Nord, sur les 198 pays de l’ONU) développe sans cesse sa stratégie nucléaire, possède l’arsenal d’armes le plus puissant du monde, et s’arroge toujours le droit « de la première frappe nucléaire ».

La conférence s’est conclue sur l’engagement des participants, -associations et personnes-, à ne jamais laisser tomber dans l’oubli les Hibakusha, ni les victimes des guerres d’aujourd’hui et à poursuivre le combat pour la paix uni à celui pour la justice sociale dans le monde.

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Guillaume Defossé – Cnapd – intervention commémoration Hiroshima 9 aout 2014

Chers amis,

Il y a tout juste 69 ans, s’écrivaient d’affilée deux pages parmi les plus sombres de l’histoire des crimes de guerre. Hiroshima et Nagasaki se voyaient ainsi utilisées comme premiers cobayes de la pire arme de destruction massive jamais inventée par l’Humanité, mais peut-on l’appeler ainsi dans ce cas ? Derrière les noms bien connus de ces deux villes japonaises, se cachent des centaines de milliers de morts, victimes tant du bombardement en lui-même que des brûlures et des radiations qui en ont découlé.

C’est pourquoi nous devons nous rappeler tous les jours que contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, l’armement nucléaire, ce n’est pas la paix. L’armement nucléaire, ce n’est pas l’équilibre de la terreur. L’armement nucléaire, c’est la terreur ! La terreur de savoir qu’une simple pression sur un bouton peut provoquer des centaines ou des millions de morts à l’autre bout de la planète, la terreur de voir qu’au final, c’est toute l’humanité qui est mise en danger.

Alors, oui, nous aussi, nous avons peur. Nous avons peur parce que nous savons que notre pays, qui est une démocratie et qui prétend agir pour notre bien, notre pays donc, possède sur son territoire à Kleine Brogel ce type d’armement. Et ces armes, qu’on nous dit ne pas exister, elles n’appartiennent même pas à la Belgique. Elles appartiennent aux Etats-Unis, le seul état à avoir jamais utilisé la bombe nucléaire sur des civils dans un conflit armé. Nous avons peur parce que nous savons que dans les cartons du gouvernement, se trouve un dossier visant à remplacer les chasseurs-bombardiers F16 belges par des F35 qui sont eux compatibles avec les nouveaux missiles nucléaires américains. La conclusion est évidemment simple et terrifiante : quelques-uns en Belgique envisagent la possibilité qu’un jour, nos avions belges lâchent des bombes nucléaires sur une population quelque part dans le monde. Nous avons peur pour ces victimes potentielles.

Or, il y a deux façons de réagir face à la peur : soit on se cache sous la table et on attend, soit on se révolte. Le monde associatif présent ici, au Parc Hibakusha, a choisi il y a des dizaines d’années de ne pas abandonner le combat contre l’injustice, l’impérialisme et la folie des hommes, nos associations ont choisi la résistance. Pour la CNAPD, ça a été le combat historique et emblématique. Ça doit aujourd’hui le rester.

Alors que partout en Europe cette année, nous commémorons les événements de la guerre 14-18, la question du souvenir et de la transmission aux plus jeunes est partout mise en avant. Il doit en être de même pour Hiroshima et Nagasaki. Même si ce n’est pas facile, même si l’armement atomique ne semble plus être aujourd’hui une réelle préoccupation pour une majeure partie de la population. Nous devons d’autant plus réinsister sur l’importance de cette question pour la paix mondiale et pour la sécurité de tous. Aujourd’hui, la CNAPD veut clamer haut et fort son engagement pour un monde enfin débarrassé de l’arme nucléaire. Car nous ne croirons à la rengaine du « Plus jamais ça » que lorsque tous les missiles nucléaires en Belgique comme partout ailleurs dans le monde auront été détruits.

Je vous remercie.

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Edouard Brion (MCP) allocution à la commémoration Hiroshima 9 aout 2014
(Mouvement Chrétien pour la Paix-MCP)
Nous, militants pour la paix, pourrions parfois être perçus comme des doctrinaires, attachés à des principes absolus de non-violence, principes ressassés sans trêve, toujours les mêmes. Un « tu ne tueras point » abstrait, indépendant des circonstances, un tel principe absolu et général serait-il ce qui nous définit ?

Au contraire, notre présence ici aujourd’hui nous donne l’occasion de rectifier cette impression trop répandue. Ce qui nous rassemble ici, ce n’est pas un principe abstrait, impersonnel ; au contraire, ce qui nous rassemble, c’est un événement historique. Et cet événement, ce n’est pas tellement l’explosion de la bombe à Hiroshima, c’est surtout la réaction des consciences affrontées au défi de cette explosion. L’événement, c’est la réaction des survivants, en japonais les « Hibakushas ».

C’est de ce soulèvement des consciences, de cet événement, qu’est née une mise en pratique nouvelle de l’ancien « tu ne tueras point ». C’est là qu’a été lancée une invitation à inventer de nouvelles références, de nouvelles motivations, de nouveaux types d’action. Pensons à l’initiative des « mayors for peace » qui en est sortie. Son fondateur, monsieur Tadatoshi Akiba, était là à la Conférence Internationale pour un Moyen Orient libre d’armes de destruction massive, conférence tenue à Haifa et prolongée à Ramallah en décembre dernier.

A l’instar de ces actions des « Hibakushas », je citerai les combats menés en ce moment de par le monde : aux Etats-Unis d’Amérique, les actions menées contre les installations nucléaires de Fort Leavenworth (Kansas) les 31 mai et 1 juin ; en Corée du Sud, en juin dernier à Miryang, les protestations contre une tour de communication ; il y a trois jours, les 5 et 6 août, en Ecosse, les rassemblements du CND contre le programme Trident.

Que cette journée avec nos sœurs et frères survivants, les « Hibakushas », soit marquée d’une pierre blanche dans notre longue lutte pour la paix. Elle se matérialise dans la stèle que nous venons d’inaugurer en mémoire du professeur Piérart, auteur de ce mémorial « Hibakusha » de Mons.


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Intervention Antoine Baguet (INTAL) – commémoration Hiroshima 2014

« Les États-Unis sont le seul pays au monde qui a utilisé ses armes nucléaires, à Hiroshima et Nagasaki.
Son arsenal est constamment modernisé et les bombes nucléaires américaines sont de plus en plus meurtrières.
Celles-ci sont réparties partout dans le monde à travers un vaste réseau de bases militaires, y compris en Belgique.
Cette machine de guerre américaine mondialisée est le moteur d'une course aux armements désastreuse. Seuls les pays qui possèdent également des armes nucléaires sont saines et sauves face aux USA et à l'OTAN, qui se réservent le droit de les utiliser en premier (la doctrine du "first strike").

La complicité politique et militaire "secrète" de la Belgique dans cette folie, qui pose une menace réelle pour la survie de la vie humaine sur notre planète, doit cesser.

Les sondages montrent que les Belges disent un «non» massif à la présence de ces armes de destruction massive dans notre pays, mais nos gouvernements précédents ont toujours préféré écouter Washington.
Cela fait trente ans que cette soumission belge perdure.

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Eduard Kusters Intervention à la commémoration Hiroshima du 9 aout 2014

Chers collègues, chers sympathisants, chère Macha,

Mon nom est Eduard Kusters, Je suis un membre de l'aile belge de IPPNW – International Physicians for the Prevention of Nuclear War. Aujourd' hui, je suis surtout ici pour la mémoire de Pierre Piérard. Je connaissais Pierre personnellement. Nous étions ensemble à de nombreuses réunions de IPPNW.

Je voudrais vous raconter un événement, dont je me souviens très bien, c’était à l'époque de Gorbatchev. IPPNW avait reçu une invitation à visiter les champs d’essais des explosions nucléaires au Kazakhstan. Il y avait des centaines de représentants de différents pays. Nous voyagions dans une longue colonne d’autobus de Alma Ata, -à l’époque, capitale de Kazachstan-, à Semiplatinsk où les essais avaient eu lieu. Le paysage entre Alma Ata et Semipalatinsk est une enorme vaste plaine.

A un moment, tout à coup la caravane s’était arrêtée. Je voyais Pierre quitter l'autobus et la colonne et courir dans la vaste plaine. Les guides étaient inquiets. Pierre n’était plus qu’une petite figure dans l’énorme plaine. Finalement, il revint avec dans ses mains une plante spéciale. Je ne me souviens plus du nom de cette plante, mais je me souviens très bien du visage enthousiaste de Pierre quand il montrait la plante. Cet enthousiasme était typique pour lui. Il avait cet enthousiasme dans toutes les actions de IPPNW. Maintenant, les temps ont changé. Pourtant, les problèmes des guerre et le danger des armes nucléaires restent les mêmes. Nous avons besoin de l'enthousiasme de Pierre si nous voulons réaliser quelque chose.

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Des armes nucléaires plus précises. Cela sert à quoi ?

Michel Wautelet, Université de Mons

Même si les armes nucléaires ne font plus la une de l’actualité depuis plusieurs années, le sujet mérite encore et toujours notre vigilance. C’est que, malgré la diminution des arsenaux nucléaires américains et russes suite aux accords START et SORT, le nombre de têtes nucléaires opérationnelles reste considérable. Quant aux puissances intermédiaires (France, Grande-Bretagne, Chine), elles ne montrent aucune volonté de diminution de leur arsenal nucléaire. L’actualité nous montre aussi la volonté de certains petits pays, comme la Corée du Nord, de se doter de l’arme nucléaire.

Rappelons que l’unité d’énergie libérée (que l’on appelle erronément « puissance » de l’arme) est la kilotonne (kt), correspondant à l’énergie libérée par une kilotonne (mille tonnes) d’explosif classique (genre TNT). 1 kt = 4,2 x 1012 J. Les armes nucléaires actuelles ont des puissances comprises entre quelques kt et plusieurs mégatonnes (Mt = 1.000 kt). La bombe d’Hiroshima avait une puissance estimée à environ 13 kt ; celle de Nagasaki, environ 22 kt.

On sait le désir des grandes puissances nucléaires de moderniser leur arsenal nucléaire. Pour la Belgique, on envisage la modernisation des armes nucléaires américaines stationnées à Kleine Brogel, en même temps que le remplacement désiré par certains milieux militaires de nos F-16 par des F-35, avions porteurs de nouvelles armes nucléaires.

Les têtes nucléaires stationnées à Kleine Brogel sont de type B61, comme celles stockées ailleurs en Europe. Elles sont destinées à être transportées par avion. Leur puissance varie de moins de 1 kt à plusieurs centaines de kt. Un programme de modernisation est en cours aux Etats-Unis. Il pourrait coûter la bagatelle de 10 milliards de dollars. Officiellement, la modernisation des B61 a plusieurs objectifs :

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  • - améliorer la précision des porteurs d’armes nucléaires ;
  • - diminuer la puissance des têtes nucléaires ;
  • - renouveler la matière radioactive des bombes (qui se désintègre avec le temps, notamment le tritium) ;
  • - les rendre
compatibles avec les avions de nouvelle génération (dont le F-35).

Si la modernisation des têtes nucléaires était interdite par le traité START-1, elle est aujourd’hui permise, car les accords START de 2010 ont retiré les armes tactiques (dont les B61, de Kleine Brogel) du traité. Une arme nucléaire tactique est une arme « à courte portée », pour usage sur le champ de bataille ou en arrière (contre des centres de commandement, de logistique, etc.). Leur puissance est de 0,3 kt (puissance considérée comme le minimum possible) et quelques dizaines de kt.

Le but de cette note est de rappeler le lien entre précision et puissance des armes nucléaires. Il ne s’agit évidemment pas d’un sujet neuf. Mais autant savoir lorsque le sujet reviendra sur la table lorsqu’il s’agira de discuter de l’achat par notre pays de nouveaux avions porteurs d’armes nucléaires !

Précision et pouvoir destructeur des armes

Dans les médias, on entend dire que « une arme est lancée avec une précision de x mètres », ou des phrases équivalentes. Sous-entendu pour les non-initiés : l’arme tombera certainement à moins de x mètres de sa cible. En réalité, cette interprétation est fausse. On ne peut que parler en terme de probabilité : ici que l’arme arrive sur ou près de sa cible. La « précision » d’une arme est définie à partir de ce que les spécialistes appellent l’erreur circulaire probable (ECP). L’ECP est le rayon d’un cercle dont le but est le centre et à l’intérieur duquel la probabilité que l’arme tombe est de 50 %. Dans la suite, nous appellerons précision cette ECP. Pour être complet, mentionnons que la probabilité d’impact dans un cercle de rayon égal à 3 ECP est de plus de 99 % (soit une quasi-certitude).

Un autre concept important est le pouvoir destructeur des armes. Il en existe plusieurs définitions. Ici, nous considérons le « rayon de destruction ». C’est la distance minima à la cible à laquelle l’arme doit exploser pour la détruire. Il est important que cette distance dépend à la fois de l’arme et de la cible. Elle dépend de l’arme par sa « puissance ». Elle dépend de la cible par la « dureté » de celle-ci. S’il s’agit de détruire un char, un missile doit le toucher à un endroit précis. Le même missile peut détruire une jeep en tombant à quelques mètres. Le rayon de destruction du missile est donc plus grand pour la jeep que pour le char. En pratique, on n’utilisera pas la même arme pour détruire un char ou une jeep. D’où la multiplicité des types d’armes. Mais ceci est une autre histoire.

Il y a une relation entre le rayon de destruction d’une arme et la précision désirée. Si le rayon de destruction est égal à la précision de l’arme (l’ ECP), la probabilité de destruction de la cible est de 50 %. Mais s’il est multiplié par 3, la probabilité de destruction dépasse les 99 %. En pratique, il n’y a guère d’intérêt à diminuer la précision en dessous de, disons, un tiers du rayon de destruction, car on gagnerait moins de 1 % de probabilité de destruction.

Les effets des armes nucléaires

Considérons maintenant les effets des armes nucléaires. Il y a quatre principaux effets des explosions nucléaires : radiation nucléaire immédiate, effet thermique, effet de souffle, retombées radioactives. A quoi on peut ajouter l’impulsion électromagnétique.

Précisons que les distances données dans la suite sont des ordres de grandeur. La valeur réelle, pour autant que cela ait une signification pratique (savoir qu’il y aura une probabilité de 50% de brûlés graves à une distance précise n’a pas de signification pour les victimes et les secours), dépend de nombreux facteurs comme la météo, la géographie du lieu, voire la façon réelle dont l’explosion a lieu (les bombes défectueuses existent aussi et toutes n’explosent pas comme « désiré » par les modèles ; d’autant plus que des tests en situation réelle sont interdits depuis 1996). Personne ne sait vraiment quel pourcentage d’armes nucléaires explosera(it) dans un scénario donné !

L’impulsion électromagnétique

L’impulsion électromagnétique est due, dans les premiers moments de l’explosion, à l’ionisation de l’atmosphère ambiante et la séparation des charges positives et négatives à cause du champ magnétique terrestre. Il en résulte une impulsion électromagnétique très intense, qui peut mettre à mal tous les équipements électroniques dans un rayon considérable. L’intensité de cette impulsion électromagnétique dépend de nombreux paramètres et peut difficilement être évalué quantitativement. Cela ne détruit pas des bâtiments et n’a pas d’effet sur les êtres vivants, mais peut perturber gravement les communications dans un rayon important.

Les radiations nucléaires immédiates

Les radiations nucléaires immédiates sont très intenses. Elles résultent des réactions nucléaires ayant lieu lors de l’explosion et juste après, dans le voisinage de l’arme qui explose. Ces effets sont très importants. Mais comme les effets thermiques et de souffle conduisent à la mort instantanée dans les mêmes zones, en discuter n’a guère de sens.

Dans une arme nucléaire, la réaction nucléaire qui libère l’énergie est une réaction en chaîne, très rapide. Toute l’énergie est libérée en une fraction de seconde. La température initiale de la matière au lieu de l’explosion atteint plusieurs millions de degrés Celsius. Dans ces conditions, l’énergie est répartie en énergie électromagnétique et en énergie thermique. L’énergie est dans une « boule de feu ».

Le flash thermique

Une fraction de seconde après l’explosion, lorsque la rayon de la boule de feu atteint 20 à 30 m, l’énergie électromagnétique s’échappe sous forme de rayonnement, surtout visible et infra-rouge. C’est le « flash thermique ». Ses effets sont très destructeurs pour tout ce qui est en ligne directe de l’explosion : incendies, brûlures intenses. Les effets se font sentir à longue distance. Environ 20% de l’énergie libérée par l’explosion nucléaire se retrouve dans ce flash thermique, qui est peu atténué par la traversée de l’air.

Soit Y, la puissance de l’explosion, exprimée en kt. Soit Q, l’énergie par unité d’aire du flash thermique, reçue à une distance R de l’explosion. En supposant que 20% de l’énergie de l’explosion se retrouve dans le flash thermique, on calcule aisément que :

Q.R2 = 6,7x1010 Y Joules.

Des brûlures du troisième degré ont lieu lorsque la peau est soumise à Q = 25 J.cm-2. On calcule que cela a lieu à une distance R(3e degré) de l’explosion donnée par :

R(3e degré) = 0,5 x Y1/2 km.

On obtient : R(3e degré) = 500 m pour Y = 1 kt ; 2,5 km pour Y = 25 kt ; 16 km pour Y = 1 Mt.

Les vêtements s’enflamment spontanément pour Q = 100 J.m-2. Il est évident que les conséquences de ceci pour les hommes, les animaux, la végétation, les habitations, etc. sont considérables.

On peut s’en protéger en n’étant pas directement en ligne avec l’explosion, en étant protégé par un mur ou un obstacle naturel.

Etant donné les distances considérables auxquels les effets du flash thermique sont importants, agir sur la précision des missiles n’a guère d’influence sur ces effets. Par contre, agir sur Y a des conséquences, puisque diminuer Y par 10 diminue les distances pour un effet donné de 101/2 ~ 3.

L’onde de choc

Pour le militaire, l’effet le plus intéressant est celui de l’onde de choc. C’est grâce à l’onde de choc que l’on peut détruire des silos de missiles, des cibles enterrées, etc.

Après l’explosion nucléaire, lorsque la boule de feu s’étend, sa température diminue rapidement. Lorsque la plupart du rayonnement s’est échappé, il ne reste plus que de la chaleur dans le système. L’air dans la boule de feu est à très haute température, sa pression est très élevée. Dès lors, une surpression (onde de choc), p, est présente à la limite entre l’air chaud et l’air froid ambiant. On peut montrer que, pour les explosions nucléaires dans l’air :

p ne dépend que du rapport Y/R3

Ceci est valable pour Y compris entre quelques kt et quelques Mt, soit la quasi-totalité des armes nucléaires actuelles.

Les effets de l’onde de choc sont variés. Ils vont de la destruction des maisons à la rupture des tympans.

Cibles enterrées

Militairement, une explosion nucléaire n’a plus pour but de détruire des cibles civiles (villes) mais de détruire des installations enterrées, comme des silos de missiles, centres de commandement (comme le SHAPE à Casteau), grottes (refuges de terroristes dans des montagnes), etc. Ce qui, évidemment, ne signifie pas qu’il n’y aura aucun des effets précédents sur les civils. La destruction de cibles enterrées est la principale justification militaire officielle des armes nucléaires, comme les B61 à Kleine Brogel.

L’explosion a alors lieu sous terre, avec propagation de l’onde de choc sous terre. La loi donnant la surpression en fonction de Y et de R est semblable à celle de l’explosion dans l’air, mais avec une constante multiplicative qui dépend notamment de la nature du sol. Pour fixer les idées, une arme nucléaire de 1 Mt explosant au sol crée un cratère et détruit un silo de missile sur-renforcé dans un rayon R = 150-200 m du lieu de l’explosion. Le même effet avec un missile qui tombe à R = 15-20 m a lieu avec Y = 1 kt.

Dans ce cas, il est évident que l’amélioration de la précision des missiles (via l’ECP, donc R) peut avoir des conséquences sur tous les autres effets non désirés pour des raisons militaires (radioactivité, flash).

Néanmoins, il ne faut pas perdre de vue la formidable énergie libérée par une explosion nucléaire et les effets sismiques qui en résultent. Une explosion de 10 kt libère autant d’énergie qu’un séisme de magnitude 6 sur l’échelle de Richter ; une de 1 Mt correspond à la magnitude 7. Prétendre qu’une « bombinette » nucléaire n’a que des effets à courte portée est donc une minimisation de ses effets.

Retombées radioactives

Aussitôt après l’explosion, surtout au sol ou sous terre, des vents verticaux de bas en haut se développent sous la boule de feu et l’entraînent dans l’atmosphère. C’est le champignon nucléaire bien connu. Il emporte avec lui une quantité importante de matière radioactive. La nature de la radioactivité dépend des réactions nucléaires ayant lieu dans les premiers moments de l’explosion. Elle dépend donc de la nature du sol et de bien d’autres paramètres. Cette radioactivité est emportée plus ou moins loin, selon la météo (vitesse et direction des vents) et la hauteur atteinte par le champignon nucléaire.

Lorsque l’on parle des effets des retombées radioactives des explosions nucléaires, on caractérise les distances pour lesquelles la probabilité de décès est de 50%. La dose correspondante est prise égale à 450 rem. Pour Y = 1 Mt, cela correspond à une distance R = 17 km de l’explosion, lorsqu’il n’y a pas de vent. Pour Y = 10 kt, cela correspond à R = 1,7 km. En cas de vent, la distance à l’explosion est beaucoup plus importante dans la direction du vent. Bien entendu, la dangerosité s’étend sur une zone bien plus importante, car le seuil de 50% de décès est arbitrairement faible. Souvenons-nous des effets à long terme des victimes d’Hiroshima et Nagasaki. Rappelons aussi que l’on a considéré dangereux les effets de Tchernobyl, même en France et en Belgique, pourtant éloignés de plus de mille kilomètres.

Améliorer la précision des armes nucléaires

Depuis une vingtaine d’années, avec l’avènement des GPS mais aussi des systèmes embarqués avec gyroscope laser, la précision des missiles s’est considérablement améliorée. Détruire une cible enterrée avec une ECP de 110-170 m requiert une bombe de Y = 400 kt. C’est une puissance plus importante que celles délivrées par les B61. Par contre, avec une ECP de 20 m, le même effet ne demande « que » Y = 20 kt, compatible avec une B61. On comprend bien l’utilité de telles armes dites « tactiques ».

Rappelons cependant que Y = 20 kt est la puissance de l’explosion de Nagasaki. Que cela correspond à un séisme de magnitude 6 sur l’échelle de Richter. Que les retombées radioactives peuvent se comparer à celles de Tchernobyl pour certains isotopes. Dès lors, même si l’amélioration de la précision des têtes nucléaires entraîne une diminution de leur puissance explosive et des effets « collatéraux », elle ne suffit pas à en faire des armes de « frappe chirurgicale ». Une explosion nucléaire aura toujours des effets beaucoup plus graves qu’une forte explosion classique. Durant le conflit 1914-1918, des mines de plusieurs dizaines de tonnes ont explosé en Flandre ; bien loin des dizaines de kilotonnes des explosions nucléaires.

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Parc Hibakusha, UMons, 9 août 2014
Exposé de Luc Mampaey (GRIP)
(Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité)
Internet : www.grip.org

Mesdames et messieurs,

Jean-Michel Guieu, sans doute l’un des plus éminents chercheurs français sur l’histoire du pacifisme, mettait en évidence dans un article récent que depuis une vingtaine d’année, un important courant historiographique dans l’étude de l’histoire européenne du 20ème siècle, décrivait souvent l’Europe comme un « continent des ténèbres ». Un continent qui, selon Eric Hobsbawm, aurait essentiellement « vécu et pensé en termes de guerre mondiale, même lorsque les armes se taisaient et que les bombes n’explosaient pas ».

Selon cette interprétation tragique de l’histoire européenne, les périodes de retour à la paix deviennent des « sorties de guerre », c’est-à-dire « une sorte de guerre après la guerre » , « une ère de catastrophes » , ou une Guerre Froide.

Entretemps la Guerre Froide s’est terminée, la menace d’une destruction mutuelle totale s’est dissipée, les forces armées européennes se sont considérablement réduites et le service militaire obligatoire a disparu dans la plupart des pays – laissant ipso facto sombrer dans l’oubli les combats des objecteurs de conscience, comme Jean Van Lierde en Belgique –, mais cela ne signifie pas que la guerre a disparu.

La guerre s’est banalisée comme une partie de nos vies quotidiennes. Il semble que la guerre soit devenue un simple moyen technique de gestion des conflits. On peut bombarder Tripoli sans le moindre débat ou exécuter Ben Laden sans procès. La Belgique est, ou était, en guerre en Afghanistan, en Libye ou au Mali, tout comme d’autres Etats européens, sans débats dans nos assemblées parlementaires. Tous ces conflits se déroulent dans une relative indifférence générale, seulement perturbée par quelques manifestations.

Pour le dire autrement, comme le soulignait Loïc Poujol dans le Nouvel Observateur en 2011, depuis que la peur d’une guerre totale s’est dissipée, l’utopie d’une paix totale s’est aussi estompée. D’où la question : le pacifisme est-il l’illusion perdue du 21ème siècle ? Je ne le pense pas. Car cette interprétation tragique et violente de notre histoire cache aussi les rêves de paix et de liberté – portés par des hommes comme Henri Lafontaine, Frédéric Passy, Paul Henri Balluet d'Estournelles de Constant, Léon Bourgeois, Jean Jaurès évidemment dont nous commémorons cette année le centenaire de l’assassinat, mais aussi Aristide Briand et Gustav Stresemann, tous deux lauréats du Prix Nobel de la Paix en 1926, avec leur projet des « Etats-Unis d’Europe » après la Première Guerre Mondiale – rêves de paix et de liberté qui ont profondément et durablement influencé notre histoire.

Le souvenir de ces hommes, qui ont cru en une Europe qui a fini par s’imposer grâce à ses forces de reconstruction et ses capacités de réconciliation, nous invite à une vision un peu plus optimiste que celle renvoyée par l’image d’un « continent des ténèbres ». Un siècle nous sépare d’eux. Leur héritage nous encourage à nous interroger sur la signification actuelle du mot « pacifisme » – un mot parfois connoté négativement et qu’il faut éviter de le confondre avec la non-violence – ses succès et ses échecs, et ce qu’on attend de lui demain, notamment dans le domaine du désarmement nucléaire.

Un pacifiste est une personne qui est opposée à la guerre et à la violence ; une personne qui s’oppose à l’idée de tuer, quel qu’en soit le motif. Selon Dustin Ells Howes, Professeur de Sciences-Politiques à l’Université d’Etat de Louisiane, le pacifisme est d’abord une affirmation idéologique selon laquelle la guerre et la violence devraient, dans tous les cas, être rejetées dans la vie politique comme au niveau individuel. C’est la posture, essentiellement morale, qui était celle des grands pacifistes allemands au début du 20ème siècle, et sans doute aussi la raison pour laquelle une telle acception du pacifisme, peu conciliable avec les réalités politiques, est toujours et partout restée une position très minoritaire, et peu efficace.

Car le pacifisme moralisateur et idéologique qui a dominé le 20ème siècle a échoué. Si nous posons la question de savoir si les mouvements pacifistes ont été capables d’arrêter ou d’empêcher des guerres, une évaluation réaliste de l’histoire occidentale suggère que la réponse est non. Les manifestations massives à travers l’Europe en 1914, aux cris de « War against war ; Guerre à la guerre ; Kriege dem Kriege » n’ont pas pu empêcher le déclenchement de la Première Guerre Mondiale. Clamer « plus jamais ça » après la Première Guerre Mondiale, n’a pas empêché la Seconde. De gigantesques mobilisations aux Etats-Unis n’ont pas mis fin à la guerre au Vietnam. De la même façon, l’une des plus importantes manifestations de l’histoire – 10 millions de personnes dans 600 villes à travers le monde en février 2003 – n’a pas empêché la guerre en Irak de commencer en mars 2003.

Ce qui a sans aucun doute aussi contribué à la faiblesse du mouvement pacifiste dans la seconde moitié du 20ème siècle c’est, comme le souligne Guieu, le triple traumatisme qu’il a subi depuis les années 1940:

• Premièrement, la profonde imprégnation du pacifisme dans la société durant l’entre-deux guerres – particulièrement en France – a été considérée comme l’une des causes ayant mené à la débâcle de 1940 et à l’occupation allemande.
• Deuxièmement, aussi particulièrement en France, plus d’un pacifiste radical s’est plus ou moins compromis dans la collaboration avec l’occupant. Ce comportement d’une minorité au sein du mouvement pour la paix a mené, après la guerre, à une assimilation, certes injuste et disproportionnée, entre activisme pour la paix et collaboration.
• Enfin, durant la Guerre Froide, le mouvement pour la paix était souvent associé aux partis communistes en Europe Occidentale et étaient ainsi perçus comme un relai de la propagande soviétique. A cet égard, reconnaissons que dans nos manifestations, les slogans n’étaient pas toujours des plus avisés, lorsque certains scandaient « plutôt rouge que mort », ignorant sans doute qu’ils reprenaient ainsi à leur compte, en l’inversant, l’exhortation de Joseph Goebbels pour motiver ses troupes et la population allemande à poursuivre envers et contre tout le combat face à l'Armée rouge à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce n’était pas des plus judicieux…

Ce constat d’échec du pacifisme moralisateur et idéologique qui a dominé le 20ème siècle ne doit évidemment pas nous conduire à la conclusion que le pacifisme est futile, inutile, voire même dangereux aux yeux de certains. Mais il doit certainement nous inciter à nous remettre davantage en question et à en tirer les enseignements pour élaborer nos stratégies et éviter que le pacifisme ne devienne l’illusion perdue de ce siècle.

Dans son article juin 2013 intitulé ”The Failure of Pacifism and the Success of Nonviolence”, Dustin Howes, déjà cité, propose une nouvelle et intéressante distinction entre le pacifisme moralisateur traditionnel et un nouveau pacifisme qu’il définit comme pragmatique. Au contraire du pacifisme traditionnel qui rejette la violence sur la base de la morale ou de la religion, le pacifisme pragmatique repose, non sur la morale, mais sur des principes politiques pour s’opposer à la violence.

Il rejette aussi le radicalisme. Notons à cet égard que beaucoup de grands auteurs, de Karl Marx à Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, qui pourtant se définissaient comme pacifistes, en sont tous venus à l’un ou l’autre moment de leur existence à affirmer un principe fondamental selon lequel de mauvais moyens conduisent parfois à de bonnes fins et donc que la violence physique est parfois un moyen nécessaire en politique. Je pense en effet aussi qu’on peut être un promoteur de moyens non-violents pour la résolution des conflits, tout en ayant la sagesse d’admettre que la force armée et la violence physique sont parfois nécessaires, sous certaines circonstances.

C’était probablement aussi le cas pour Henri Lafontaine, prix Nobel de la Paix en 1913 qui, alors qu’il était le délégué belge à la Première Assemblée de la Société des Nations en 1920-1921, s’était exprimé très clairement en faveur d’une application sans faille de l’Article 16 du Pacte de la Société des Nations, article qui stipulait que les Membres de la Société convenaient de se prêter l'un à l'autre un appui mutuel, mais aussi qu’ils devaient contribuer respectivement aux forces armées destinées à faire respecter les engagements de la Société.

Ce pacifisme pragmatique a démontré très tôt, sans doute dès 1864 et l’adoption des premières Conventions de Genève, sa capacité d’acteur pour tirer vers le haut les normes du droit de la guerre et du droit international et humanitaire.

Il a, dans les années qui ont suivi la crise des euromissiles et les énormes manifestations contre l’installation (en réponse aux SS-20 soviétiques) des missiles de croisière américains et des Pershing II en Europe de 1979 à 1983, gagné la plupart des instituts de recherche sur la paix qui se sont créés à cette époque (GRIP en 1979, mais aussi SIPRI, PRIO, BICC, CDRPC, CIRPES, COPRI, GIPRI, …), et un nombre croissant de mouvements activistes.

Aujourd’hui, ce pacifisme pragmatique est consolidé par un abondant travail empirique et théorique assez récent qui montre que la violence n’est pas seulement immorale, mais surtout qu’elle est aussi, le plus souvent, politiquement inefficace et même contre-productive. Je suis convaincu que cette approche renforce nos chances de succès politique, et que c’est ainsi que nous pourrons devenir une part essentielle des processus par lesquels les paradigmes et les stratégies de politique étrangère changent et peuvent devenir plus responsables.

Mais cela suppose aussi de quitter une posture exclusivement contestatrice, pour accepter de s’engager, de s’impliquer beaucoup plus activement dans les processus politiques et décisionnels, même si c’est au détriment – on nous le reproche parfois – d’une certaine conception du militantisme.

Le pacifisme du 21ème siècle sera différent, mais pas une illusion perdue. D’hommes comme Jaurès ou Lafontaine, l’Union Européenne a hérité d’un riche patrimoine d’idées et d’expériences de paix, malheureusement perverties par deux Guerres Mondiales et une série d’interventions militaires questionnables, mais qui lui assigne néanmoins un rôle pacificateur sur la scène internationale. Cela nous aide.

Dans le domaine du contrôle des armements, les initiatives ont très souvent trouvé leur origine dans des centres de recherches et organisations non gouvernementales européennes, qui ont réussi à rallier à leur cause quelques États plus volontaires, par exemple la Belgique pour les mines, la Norvège pour les armes à sous-munitions.

C’est le mouvement pour la paix, principalement européen, qui a conduit à l’interdiction de certains types d’armes particulièrement odieuses comme les mines anti-personnel et les armes à sous-munitions. Plus récemment, les campagnes pour mieux réglementer le commerce des armes ont abouti à l’adoption du Traité sur le Commerce des Armes le 2 avril 2013. Nous ne devons pas oublier que ce Traité n’est pas le résultat d’une volonté spontanée des États, mais bien le résultat d’un processus complexe, conduit parallèlement par des centaines de mouvements, d’instituts de recherche sur la paix et du monde académique à travers le monde, avec rigueur, réalisme, persévérance, et sans jamais rompre le contact avec les parties prenantes qu’étaient les gouvernements et l’industrie. Une approche pragmatique.

Bien entendu, le TCA ne pourra pas éradiquer une fois pour toutes le commerce des armes dans le monde, tout comme celui d’Ottawa n’a pas éradiqué le fléau des mines anti-personnel, ni celui d’Oslo les armes à sous-munitions. Nous serons toujours frustrés dans la poursuite de nos objectifs à court-terme, mais ces Traités, aussi imparfaits soient-ils, ont déclenché une dynamique vertueuse et nous devons rester confiants, en élaborant ces outils de droit, dans notre capacité à peser sur le changement social de long-terme.

C’est pourquoi aussi, pour en revenir au nucléaire, je suis en désaccord avec le titre donné à cette journée : « Le désarmement nucléaire, ce n’est pas pour demain, point d’exclamation ». Là, on part perdants !

Il y a dix ans, personne n’aurait parié un sou sur l’adoption d’un Traité international sur le commerce des armes. Or ce Traité est là ; il n’est pas une fin, mais une étape fondamentale dans la lutte contre la prolifération des armements conventionnels.

Il en sera de même pour le nucléaire. Un traité d’interdiction totale peut être obtenu rapidement si l’on conjugue la pression du public et la volonté politique. Il n’éliminera pas du jour au lendemain toutes les armes nucléaires, mais il est une étape indispensable sur la voie de l’élimination complète.

Au milieu des années 1980, les États-Unis et l’Union Soviétique accumulaient un arsenal de 70 000 armes nucléaires. Le 21ème siècle s’est ouvert avec une nette diminution de l’arsenal nucléaire mondial (environ 16 300 ogives aujourd’hui) grâce notamment à d’importants accords internationaux assortis d’un système de vérification contraignant.

Mais il est indéniable que le désarmement nucléaire marque aujourd’hui le pas : blocages sur l’interdiction des essais et de la fabrication de matières fissiles à usage militaire, modernisation des arsenaux, désaccords américano-russes sur la défense antimissile et l’utilisation militaire de l’espace, refus d’engager la négociation sur une zone exempte d’armes nucléaires et de destruction massive au Moyen-Orient, maintien d’arsenaux nucléaires tactiques qui font toujours de l’Europe un champ de bataille nucléaire potentiel.

Mais dans le même temps, on assiste à une prise de conscience de plus en plus grande de l’impasse de cette stratégie, y compris parmi certains États dotés de l’arme nucléaire. Ceux-là aussi commencent à réaliser que la dissuasion nucléaire n’est plus une garantie de paix et qu’un tir nucléaire – délibéré ou accidentel – redevient une hypothèse crédible. Le simple fait de l’accroissement du nombre d’acteurs nucléaires multiplie mécaniquement les risques d’un échec de la dissuasion ou d’un tir accidentel. D’où l’importance pour nous de bien comprendre les facteurs qui peuvent contribuer à infléchir la position des partisans de la dissuasion nucléaire. Si les lignes bougent dans ces pays – je pense surtout à la France où, lors d’une récente conférence à l’Assemblée nationale, j’ai entendu des discours très inattendus – ce n’est pas parce qu’ils seraient subitement réceptifs à nos arguments sur les conséquences humanitaires d’une explosion nucléaire. Mais bien en raison du coût exorbitant et bientôt insupportable des arsenaux nucléaires militaires, ainsi que de la perte de pertinence stratégique de plus en plus évidente du concept de dissuasion.

Nous sommes dans une période propice pour relancer le processus de désarmement nucléaire global, d’ailleurs prévu explicitement par l’article 6 du Traité de non-prolifération . Et l’année 2015 pourrait être une année décisive, tant pour des raisons politiques (conférence de révision du TNP), que symboliques (70ème commémoration, 1955 Manifeste Russell-Einstein, 1995 Prix Nobel Pugwash, 2005 Josef Rotblat), autant de raisons pour mobiliser l’opinion.

Sachons aussi que nous sommes soutenus dans cette volonté par la quasi-totalité des Etats ne disposant pas d’armes nucléaires, par des milliers d’organisations de la société civile, par des millions de citoyens, des milliers de maires et parlementaires, mais aussi un nombre croissant de décideurs et de militaires dans des pays qui détiennent ces armes nucléaires.

Mais je voudrais terminer par une mise en garde : l’abolition des armes nucléaires ne peut être une fin en soi, et l’argument humanitaire pour leur abolition doit être utilisé avec beaucoup de prudence s’il veut rester pertinent.

Lorsque nous serons débarrassés des armes nucléaires, – un jour nous le serons, nous devons y croire – nous risquons de nous trouver devant deux questions plus complexes encore :

• Celle de la réallocation des ressources libérées, tout en ayant conscience qu’une large part de celles-ci seront absorbées par le coût du démantèlement ;
• Et surtout, comment éviter une relance de la course aux armements conventionnels dans laquelle les États qui ont renoncé à l’arme nucléaire pourraient se lancer pour retrouver un avantage stratégique.

Ce dernier point est à mes yeux fondamental, car même sans armes nucléaires, le risque de désastre humanitaire reste intact. Certaines armes conventionnelles sont tout aussi redoutables que les armes nucléaires. Prenons les innovations dans le domaine des armes électromagnétiques. Pas de destructions massives, pas de radiations, mais une impulsion électromagnétique qui mettra hors services tous les équipements électroniques, plus d’ordinateurs, flux de données et circuits d’approvisionnement interrompus, hôpitaux paralysés, perte du contrôle des centrales électriques et nucléaires, stations de pompage et d’épuration hors services, développement des épidémies…

Le désarmement nucléaire ne peut être une fin en soi, ni un combat isolé. Des ALPC aux ADM, c’est sur tous les fronts que nous devons rester mobilisés pour avancer vers un monde moins armé et plus sûr.


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Parc Hibakusha, UMons, 9 août 2014
Ludo De Brabander
(VREDE)

LA STRATEGIE NUCLEAIRE DE L’OTAN

La politique nucléaire de l’Otan est aussi ancienne que l’Otan elle-même. Selon la doctrine de défense, de novembre 1949, l’OTAN « doit assurer la capacité d’effectuer un bombardement stratégique, y compris la livraison d’une bombe atomique »… les Etats-Unis étant les principaux responsables du bon fonctionnement de cette doctrine ». C’est ainsi que l’idée du « nuclear sharing » est née, c.à.d. l’installation d’armes nucléaires sur le territoire d’Etats non-nucléaires.

Les Etats-Unis allaient déployer des armes atomiques à grande échelle sur le territoire européen, quelques années après la fin de la IIe Guerre Mondiale. En 1954, c’était au Royaume Uni, suivi par la Belgique, Allemagne, Grèce, Italie, Pays-Bas et Turquie. Au début des années 70, l’Otan disposait d’environ 7300 armes atomiques en Europe.

A l’heure actuelle, les Etats-Unis sont le seul pays ayant installé des bombes atomiques hors de son propre territoire. Il s’agit de bombes tactiques du type B-61. Bien que ces armes restent sous contrôle des Etats-Unis, c’est l’armée de l’air de chaque pays concerné qui est responsable de leur transport. Depuis 1966, un Groupe de Planification Nucléaire (NPG) sert de forum aux ministres de la Défense des Etats nucléaires (NWS) et non-nucléaires(NNWS) pour discuter et éventuellement réviser la politique nucléaire de l’Otan.

Le nombre de bombes tactiques « Otan » a été réduit drastiquement, tant pour des raisons politiques, que technologiques, ou de sécurité. Les bombes atomiques US ont été démantelées, en Grande Bretagne et en Grèce. En Allemagne également, le nombre de bases ayant une fonction nucléaire, a été réduit. 20 bombes nucléaires sont encore stationnées à Büchel, quasi le même nombre en Belgique (Kleine Brogel) et aux Pays-Bas (Volkel). Il y a 90 bombes atomiques sur le territoire italien (Aviano et Ghedi-Torre), ainsi qu’en Turquie (Incirlik). Au total : 240 bombes atomiques. Il s’agit là d’une évaluation, car peu d’informations officielles sont diffusées à propos des bombes atomiques tactiques en Europe.

L’entrée en vigueur du Traité de Non Prolifération (TNP) date de 1970. Dans le TNP, on parle de 5 Etats nucléaires, ce sont les pays qui ont fait des essais nucléaires avant 1967 : Chine, Russie (URSS), France, Etats-Unis, Royaume-Uni. Les autres pays qui ont signé le TNP sont Non-nucléaires. Tous les membres de l’Otan ont signé le TNP et les documents officiels de l’Otan se réfèrent aux obligations des pays membres envers le TNP.

Des bombes tactiques en Europe, en infraction avec le TNP
La présence de bombes atomiques américaines sur le territoire européen est difficile à concilier avec l’Article I et II du TNP. Selon l’Art. I : « les NWS (les Etats Nucléaires) ne peuvent transférer à qui que ce soit, ni directement, ni indirectement, des armes nucléaires et autres dispositifs nucléaires explosifs, ni leur donner le contrôle de telles armes ou de tels dispositifs explosifs ». L’Art. II stipule encore plus clairement que les NNWS, Etats Non Nucléaires (dont la Belgique, l’Allemagne, L’Italie, les Pays-Bas, la Turquie) s’engagent « à n’accepter de qui que ce soit, ni directement, ni indirectement, le transfert d’armes nucléaires ou autres dispositifs explosifs nucléaires ou du contrôle de telles armes nucléaires ou de tels dispositifs explosifs ».

Mais l’OTAN réfute ces arguments, pourtant assez clairs, et prétend qu’il s’agit d’une simple « installation » sur des territoires étrangers sur lesquels les Etats-Unis gardent le total contrôle aussi longtemps qu’il n’y a pas de décision de les utiliser. En réalité, il s’agit bien plus qu’une simple installation, car les pays « hôtes » participent activement aux missions nucléaires. Ceux-ci mettent des avions de combat à disposition, avec des pilotes et du personnel au sol impatients d’aller au combat. Il s’agit bien d’une collaboration. En outre, on parle aussi d’un réel transfert de contrôle au cas où des pilotes des pays hôtes seraient effectivement impliqués.

Quelle perspectives pour un futur désarmement ?br /> Les paroles du président Obama à Prague (avril 2009) lors de son plaidoyer pour « un monde sans armes nucléaires » a poussé un certain nombre de gouvernements des Etats Non Nucléaires (NNWS) où des armes atomiques étaient entreposées, à demander le renvoi de celles-ci. Il semblait y avoir une ouverture politique. Mais la France n’a pas voulu se défaire de sa « force de frappe » et les Etats-Unis avaient déjà un plan pour la modernisation de leurs bombes atomiques en Europe. Il n’y avait pas d’unité au sein de l’OTAN.

Le Sommet Otan de Chicago (mai 2012) présenta de nouvelles « Postures de Dissuasion et de Défense (DPPR) qui exposaient les deux positions. Le texte commence en faveur du désarmement : « nous restons profondément préoccupés par la prolifération des armes nucléaires et d’autres armes de destruction massive, ainsi que leurs vecteurs. La prolifération menace notre vision commune qui est de créer les conditions nécessaires à un monde sans armes nucléaires ». En réalité, cette nouvelle prise de position ne change pas grand-chose à la politique nucléaires de l’OTAN. Nous pouvons lire dans la suite de la Déclaration : « l’Otan est déterminée à maintenir une combinaison appropriée de capacités nucléaires, conventionnelles et de défense antimissile pour la dissuasion et la défense ». En outre, l’Otan fait un pas de plus dans la construction d’un bouclier antimissiles en Europe pour « compléter les rôle des armes nucléaires dans la dissuasion, mais elle ne peut pas s’y substituer ».

De nouvelles réductions des armes nucléaires non stratégiques ont été effectuées unilatéralement par la Russie. Mais dans le climat actuel, on est très éloigné du désarmement. L’OTAN veut à tout prix sauvegarder la solidarité entre ses membres. Le rapport appelle les pays membres à développer les concepts permettant la plus large participation possible afin que les membres concernés puissent assumer leurs tâches nucléaires.

Depuis le speech d’Obama, le contraire de ce qu’il annonçait est arrivé. Washington a donné son accord pour moderniser les B-61 en Europe, un projet qui va coûter au moins 10 milliards de dollars. Les pays membres sont invités à remplacer leurs avions de chasse par d’autres capables de mieux remplir des missions nucléaires. Les Pays-Bas ont déjà opté pour l’achat de 37 F-35. Le ministre belge de la Défense, Pieter De Crem, a déjà exprimé son souhait de voir la Belgique se doter de 40 nouveaux F-35. C’est un type d’avions capable de transporter les bombes « modernisées ». Sur base des calculs de la Cour des Comptes Flamande, nous pouvons estimer que la facture pour les citoyens belges pourrait s’élever à 6 milliards d’euros. Sans compter les frais d’exploitation qui pourraient revenir à plus de 7 millions d’euros par an.

La protestation contre les avions de chasse est donc fort importante dans le combat contre la présence des bombes atomiques. Si la Belgique ne remplace pas ses F-16, ce sera aussi un coup mortel pour les tâches nucléaires de l’armée belge et donc, pour la présence des bombes atomiques.

Mais il y a encore un autre moyen de faire disparaître ces bombes. A la fin de la législature précédente, deux propositions de loi ont été introduites (SP.a et Groen !) qui demandent l’interdiction pure et simple du stationnement d’armes nucléaires sur notre territoire. Le parlement a donc un réel pouvoir de chasser ces bombes. C’est important d’insister sur ces propositions au cours de la prochaine législature.

Une campagne importante s’engage pour le mouvement de la paix : la lutte contre l’achat des avions de combat et pour une loi interdisant la présence d’armes nucléaires dans notre pays !