« POUR UNE ÉCONOMIE NON-VIOLENTE »

- Cécile Lamarque - Les Amis de la Terre -

« Penser globalement, agir localement » est un slogan qui caractérise les Amis de la Terre depuis leur création. Cette revue, intitulée « Pour une économie non-violente », est une nouvelle illustration de ce besoin de disposer d’une analyse globale du monde dans lequel nous vivons afin d’en comprendre les grands enjeux et de définir des pistes douces ou radicales de changements à tous les niveaux d’engagement : individuel, collectif, sociétal. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas pris à bras le corps cet énorme morceau qu’est devenu notre système économique capitaliste qui a envahi presque tous les coins de la planète et presque toutes les dimensions de notre vie : tout s’achète et tout se vend. La redéfinition, l’année passée, de nos trois grands axes de travail pour les années 2016-2020 (1) a ramené sur le devant de la scène notre besoin de redéfinir notre rapport au système économique à travers l’axe « Pour une économie non-violente ». Et comment mieux entamer nos réflexions et nos actions qu’à partir d’une revue qui brosse la situation actuelle de notre économie en n’oubliant pas de mettre en évidence les alternatives enthousiasmantes à cette Méga-machine.

Pour une économie non-violente, c’est d’abord prendre conscience que nous vivons dans une économie violente et les exemples ne manquent pas :
En 2015, 62 personnes possédaient autant de richesses que 3,6 milliards de personnes (soit la moitié la plus pauvre de l'humanité).

- En 2014, la part, toujours croissante, du patrimoine mondial détenu par les 1 % les plus fortunés a atteint 48 %. La quasi-totalité des 52 % de patrimoine restant est aux mains des 20 % les plus riches. 80 % de la population mondiale doit donc se contenter de 5,5 % des richesses. Les politiques des gouvernements et institutions internationales (FMI, Banque mondiale, etc.), qui se gargarisent de lutter contre la pauvreté, engendrent des inégalités jamais atteintes dans l’histoire.

- La spéculation financière, qui provoqua, entre autres tributs, la crise alimentaire de 2007-2008, a fait basculer plus de 100 millions de personnes dans la misère et la faim.

- Des centaines de millions d’hectares sont consacrés à la production massive d’agrocarburants en dépossédant des dizaines de millions de paysans de leurs terres, en détruisant la biodiversité, en polluant les sols et contaminant les eaux.

- L’émission de gaz à effet de serre ne cesse de croître tout en dévastant les puits de leur absorption (les forêts, les océans).

- La fragilisation des écosystèmes est telle qu’une vague d'extinction des espèces vivantes sans précédent depuis la disparition des dinosaures, il y a 65 millions d'années, est en cours.

Et tout cela s’appuie sur des lobbys auprès des parlementaires, des gouvernements, des instances régionales et internationales, qui visent à ce que les droits du marché prévalent sur ceux de la vie. Mais aussi sur l’érection de murs, sur la mobilisation des forces de l’ordre pour exclure des populations qui fuient les conditions de misère provoquées en grande partie par ceux-là même qui les excluent. Ou encore sur des bases militaires présentent partout sur la planète qui assurent le contrôle des ressources naturelles. Et enfin, sur le déclenchement de guerres pour garantir ce contrôle quand cela s’impose !

Promouvoir une économie qui crée d’immenses richesses en ignorant les externalités, c’est-à-dire les dommages écologiques et sociaux qui n’entrent pas dans le calcul économique, est intolérable.

La liste des méfaits et autres crimes contre l'humanité et la nature menés par une minorité égoïste et avide est longue. Elle recouvre les cinq siècles écoulés, marqués par l’imposition au monde du mode de production capitaliste. En effet, si la violence est omniprésente dans l’histoire de l’humanité, la découverte du « nouveau monde » en 1492 est souvent présentée comme la date symbolique qui a vu basculer le monde dans un processus de spoliation des peuples et des ressources sans précédent, et qui perdure encore aujourd’hui.

La vie prospère sur notre planète depuis près de 4 milliards d'année. Contrairement à ce qu’affirment certains idéologues, le capitalisme n’est pas la destinée « naturelle » de toute société humaine ; il est plutôt une erreur historique relativement récente. Rien d’incongru, donc, à imaginer son abandon et à tordre le cou à la célèbre expression de Margaret Thatcher « There Is No Alternative ».

L’absurdité et la violence intrinsèque de notre système économique, qui fait proliférer des biens inutiles, ignore les vrais besoins humains, exploite impunément la nature et amplifie les inégalités entre les individus, est inacceptable. En outre, sur une planète dont les limites ont déjà été dépassées, sortir d'un système qui compromet dangereusement le fragile équilibre écologique et la vie sur terre n'est pas une option mais une nécessité.

Face à cette économie de prédation et de dépossession, nous proposons et soutenons une « économie non-violente ». Encourager l'émergence d'une « économie non-violente », c'est inviter à un changement radical de direction. Le point de départ est l'inévitable réduction de la pression sur la biosphère. Si notre espèce veut perdurer, il est nécessaire de replacer l'économie au service de la vie : ce qui est produit doit satisfaire les besoins humains selon des critères d'équité et dans le respect des limites écologiques locales et globales.

Il est nécessaire, aussi, de reconsidérer le rapport entre l’humain et la nature : passer de son exploitation à son respect comme source de la vie. Replacer l'humain au sein de la nature, c'est-à-dire comme appartenant à la nature au même titre que les autres espèces. Il peut dès lors y laisser son empreinte pourvu qu'elle ne soit pas néfaste pour l’environnement, et donc pour lui-même.

Cela implique, enfin, de reconsidérer nos relations les uns à l'égard des autres. Cette économie se veut centrée sur la satisfaction des besoins, pas des désirs : la préoccupation collective de premier ordre est non plus la croissance mais l'amélioration de la qualité de vie et du bien-être de toutes et tous.

La non-violence, comme dimension constitutive des rapports humains, exige que l’on mette un terme aux causes de la violence, c’est-à-dire aux structures économiques, sociales et politiques qui oppriment les personnes et les peuples. À cette fin, précisons que la non-violence, ce n'est pas éviter ou ignorer les conflits, tout du contraire. C’est rejeter la passivité et la soumission, c'est mener des actions efficaces quand il s'agit de s'opposer à des injustices et défendre les droits humains, c'est agir positivement pour résister à l’oppression et faire naître le changement.

Concevoir de nouvelles formes d'organisations sociales et économiques, compatibles avec l'épanouissement de toutes et tous, est nécessaire mais non suffisant. La violence de la société est le reflet d'une violence qui existe aussi à l'intérieur de nous. Dès lors, cette volonté de transformation sociétale doit aller de pair avec une transformation intérieure, avec une autre manière d'être au monde, de la part de chacune et chacun d'entre nous.

Utopie tout cela ? Utopie nécessaire pour assurer la survie de l’humanité et de la planète. Et cette utopie est déjà là en germe. Partout sur la planète, des femmes et des hommes refusent et combattent l'injustice. Partout, des alternatives sociales, économiques, démocratiques et écologiques se mettent en place. Bien que partielles et insuffisantes, ces alternatives nous aident à rompre avec le fatalisme et constituent des sources d'inspiration pour nos actions individuelles et collectives. Beaucoup sont simples, cohérentes et pourraient être mises en œuvre dès aujourd’hui avec un peu de volonté politique.

Cette revue se veut une contribution à cette utopie souhaitable et nécessaire. Elle invite à découvrir et apprécier ce « déjà-là », les germes de ce que pourrait être une « économie non-violente ». Nous l'avons articulée autour du « REV » (Résistance, Expérimentation, Vision) proposé par Patrick Viveret. Le REV pose le caractère inséparable et interdépendant de ces trois éléments pour atteindre un trépied émancipateur : « Une résistance sans perspective et sans expérimentation devient une simple révolte souvent désespérée et désespérante. Une vision transformatrice sans résistance et sans expérimentation devient un simple horizon idéal sans traduction incarnée. Une expérimentation coupée de la résistance créative et de la vision transformatrice devient une soupape de sûreté ou une caution du système dominant sans capacité à le transformer ».

Cette revue se veut inclusive et rassembleuse. Du fait des contraintes éditoriales, il y a pourtant de nombreux absents. Du Buen Vivir des peuples autochtones andins aux principes gandhiens de Sarvodaya et Satyagraha portés par les mouvements populaires en Inde, nombre de visions et mouvements, porteurs de cette nouvelle humanité, n'ont pu y être présentés. Ils nourrissent néanmoins notre engagement.

Les questions des normes véhiculées par nos sociétés, celles de la reconnaissance, de l'inclusion et de l'épanouissement de toutes et tous - indépendamment des cultures, des religions, des différences, des handicaps, etc. - sont au cœur des défis à relever pour une nouvelle humanité. La société à laquelle nous aspirons est une société avec, par et pour les « sans » (terre, « papier », toit, etc.), les exclus, les opprimés, les marginalisés, les mis à l'écart, les niés, les passés sous silence, etc. À défaut de pouvoir mettre suffisamment de mots sur ces questions, ces vécus, ces combats, nous proposons une courte mais vivifiante traversée en images au côté du Créahm et de ses artistes. Le Créahm est une association dont l’objectif est de révéler et de déployer des formes d’art produites par des personnes handicapées mentales. L'objectif artistique est aussi sociétal et politique : l’espoir et la volonté de tendre vers une société où la différence - ici celle du handicap mental - est véritablement accueillie. Vous pourrez apprécier au fil des pages les créations de certains de ces artistes : des univers artistiques d’une extrême richesse.

Enfin, si cette transition peut parfois nous sembler lente et laborieuse, les Amis de la Terre souhaitent, par cette revue, en faire partager l’urgence et l’heureuse nécessité !

Le générique masculin est utilisé dans cette revue sans aucune discrimination et uniquement dans le but d’alléger le texte.

(1) « Pour une Terre vivante », « Pour une vie plus simple », « Pour une économie non-violente ».

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